VII) L'Homme qui marche : regarde bien (série personnages et archétypes)

Avis sur L'Homme qui marche

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La photographe Tana Hoban eu un jour une révélation. C'est ce qu'elle appela « l'expérience de Bank Street » : on demanda à des enfants d'une école de New York ce qu'ils voyaient sur le chemin de l'école.

La réponse du plus grand nombre d'entre eux fut : « Rien ». Frappé par cette anecdote elle décida de créer des livres incitant les enfants à regarder le monde autour d'eux. C'est notamment le cas du représentatif Regarde bien (Kaléïdoscope, 1999) : des pages noires avec un œilleton laissant apparaître le détail indéchiffrable d'une photographie qui se dévoile ensuite lorsqu'on les déplie.
C'est ce même message qui est, en essence, contenu dans le premier manga de Jiro Taniguchi traduit en France (en 1995, chez Casterman). Il s'agit d'un des plus grands tours de force narratif qui soient. Ce recueil de courts récits met en scène un japonais de la classe moyenne, la plupart du temps en costume sobre. On imagine un employé de bureau, dont il y a de grandes chances que l'activité professionnelle soit sans grande gloire. Nous ne saurons sur sa vie privée que peu de choses : celui-ci vit dans une villa japonaise d'architecture classique, avec sa compagne et leur chien. C'est que tout cela n'a aucune importance.
Car tout ce que raconte ce petit livre (144 pages, ce qui n'est pas beaucoup pour un manga), ce sont les promenades de notre protagoniste dans sa ville. Grâce à son trait fin et son sens de la narration, Taniguchi réussit à rendre ces balades sans but absolument prenantes. Et cela sert un propos implicite : rendre son spectaculaire à l'anecdote et au quotidien. Lenteur contemplative, petites aventures (notre protagoniste passe par-dessus un grillage pour se baigner nu dans une piscine municipale fermée ; grimpe à un arbre pour récupérer un jouet d'avion coincé là par des enfants), échanges factuels avec ceux qu'il croise.
Ce qui m'amusera toujours, c'est de penser à moi adolescent, à 13 ans, en promenade dans la forêt avec ma famille. Moi qui passait alors entièrement à côté du message du livre. Je me revois assis, tournant les pages de mon manga, plongé entièrement dedans, sans savoir apprécier le paysage autour de moi.
Bien loin de cet adolescent, l'homme qui marche est celui qui traverse chaque lieu avec le même émerveillement. Celui qui contemple, qui sent ses pieds fouler la terre, le goudron. Celui qui sait regarder, qui sait apprendre à voir, qui pose son regard, calme et émerveillé sur chaque chose. Celui qui sait que tout est toujours un spectacle, même l'anodin, le trivial.
Connais-tu la valeur de ta vie ? Sais-tu l'apprécier à sa juste hauteur ? Sais-tu encore t'émerveiller de ce qui t'entoure ? Si tu as oublié, va donc de nouveau dans le monde, avec lenteur et précaution, et pose attentivement ton regard sur chaque chose, sent le mouvement de chaque individu que tu croises, écoute ton pas résonner en toi lorsqu'il tape sur le goudron. Toi aussi, regarde-bien, et vois toutes les merveilles qui t'entourent.

Gemme : Espace / Lanterne : Vie

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