L’ami du petit déjeuner au Prozac

Avis sur L'artiste de la famille

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Qualifié par l’auteur de « pur exercice de style », l’Artiste de la famille est une sorte de journal intime griffonné après coup. Contrairement à ce que cette description laisse penser, l’album est travaillé : à la fois dissonant et cohérent, en loques et extrêmement construit. Surtout, il cloue le bec à quiconque pense qu’un exercice de style ne peut pas représenter tout entier la personnalité de son auteur.
Larcenet, c’est le genre de pote avec qui tu partages tranquillement une pizza dans son carton devant un jeu vidéo un lundi soir jusqu’au moment où il te dit de but en blanc Tu sais, des fois, j’ai l’impression de porter mon cadavre. Or, tout Manu qu’il soit, Larcenet n’est pas mon pote. Pourtant, l’Artiste de la famille suscite entre nous une intimité qui ne me gêne pas (1).
Que cet homme soit un grand dépressif ne m’a pas sauté aux yeux dans le Retour à la terre ou le Combat ordinaire, peut-être parce que j’en ai lu les volumes à la va-vite. Dans le Rapport de Brodeck, beaucoup plus noir, c’est surtout le hiatus stylistique qui m’avait marqué. (L’Artiste de la famille, daté de 2001, présente cependant une esthétique annonçant Brodeck, sans parler du format à l’italienne. Soit dit en passant, Larcenet est bien meilleur dessinateur qu’il le dit.) Quant à Blast, c’est encore autre chose…
Moins percutant que Blast, moins ambitieux aussi, l’Artiste de la famille ne finit cependant jamais (2). Parce qu’on n’en finit jamais de réfléchir. Que certaines cases de l’album semblent structurées comme ces dessins que l’on gribouillait sur le coin de page d’un répertoire téléphonique tout en parlant avec un ami (je parle de l’époque des téléphones fixes…), ça ne me semble pas un hasard. De rêves morbides en balades avortées, de doute profond en insomnies lugubres, cet autoportrait est peut-être aussi la meilleure bande dessinée sur la solitude que j’aie jamais lue.
C’est important, l’amitié.

(1) Si un très bon pote me montrait l’intérieur de sa lèvre en me disant « Regarde, j’ai un bouton bizarre, là », ça me gênerait ; alors que s’il me disait « Tu sais, des fois, j’ai l’impression de porter mon cadavre », je ne serais pas mal à l’aise. C’est étrange, l’amitié. Du reste, la phrase ne figure pas dans l’Artiste de la famille, ni aucune de semblable. Mais je crois pouvoir dire sans trop m’avancer qu’elle est dans l’esprit.
(2) Blast serait un film, l’Artiste de la famille un album de photos ?

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