La fin de l'inspiration

Avis sur La Fin du Donjon - Donjon Crépuscule, tome 111

Avatar DoubleRaimbault
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Je ne suis pas un adepte de l'exercice de la fin de série qui, tous medium et genres confondus, est trop souvent synonyme d'adieux poussifs, de lyrisme forcé et de bouclage de scénario acrobatico-bancal. Surtout, elle consacre parfois un déclin de l'inspiration, faisant de l'expérience de lecture, comme peut être celle de réalisation, une douloureuse agonie. Il peut paraître surprenant qu'une série aussi originale que Donjon tombe dans le même écueil, mais c'est au fond logique : comment boucler avec classe un scénario aussi ambitieux? comment refermer avec les honneurs le couvercle sur un univers aussi foisonnant? Cinq ans que rien n'avait été publié depuis l'album Révolution de 2009, qui se faisait autant Donjon Crépuscule que Donjon Parade tant la série n'y avançait pas : ça sentait la fin. Et voilà que débarquent avec fracas début 2014 les deux derniers albums, signés Trondheim et Sfar, habituels au scénario dans Donjon Crépuscule.

Certes, décomposer l'histoire en deux albums complémentaires relève d'une ultime innovation narrative. Certes, je ne suis pas en soi réfractaire à la façon dont se termine l'histoire : l'inversion Marvin Rouge - Zakutu est originale, l'épisode du pays barbare agrémenté des réflexions de Cormor est réussi, ainsi que celui du pays des morts qui renvoit à l'indispensable Donjon Monster Le Grand Animateur, puis d'une partie de celle de la lutte finale contre l'entité noire. Certes encore, on rigole toujours autant avec la scène dans laquelle Marvin Rouge - Zakutu se met à poil devant les moines barbares, celle des cabinets de toilette ou encore celle du "plan" tiré par les cheveux. Certes enfin, les trois dernières pages touchent de leur mélancolie. Mais trop de fausses notes viennent gâcher cette mélodie finale.

Les dessins d'Alfred comme de Mazan m'ont déçu, bien trop éloignés de la qualité de Blain pour Potron-Minet, Trondheim puis Boulet pour Zénith ou Sfar pour Crépuscule. Ils auraient fait un très honnête Donjon Monster -Mazan a d'ailleurs dessiné l'excellent Jean-Jean la terreur-, mais pour deux albums qui bouclent la série dans une des trois époques principales je m'attendais à beaucoup mieux. Trop enfantins, parfois presque naïfs, pas vraiment à la mesure de la gravité des événements, pire encore se faisant carrément brouillons dans les scènes d'action et de combat, qui constituent une bonne moitié des deux albums ! Dans Haut Septentrion, arrêtez-vous sur l'attaque de Vaucanson, qui de l'écrasement de l’île flottante au combat contre les invisibles constitue un cauchemar graphique évident. Dans La fin du donjon, observez bien la traque ultime d'Elyacin et osez me dire que cela est digne de l'avant dernière scène de la série Donjon !

Les points de déceptions reposent ensuite sur des incohérences ou faiblesses diverses et variées, pouvant paraître anecdotiques mais qui contribuent à gâcher le plaisir des amoureux de la série dont je fait partie : Non pas que la réussite d'une fin de série se mesure aux nombre de morts déchirantes qu'elle propose, mais ne faire mourir que Gilberto, ici anecdotique, le fils du Roi Poussière rencontré tardivement, et le fils adoptif - troll d'Herbert dont on se fout un peu, c'est surprenant pour une série qui nous a habitué à réserver un sort plutôt sombre -voire excessivement cruel- avec ses personnages ; Faire disparaître le Donjon d'une façon aussi torchée et minable ce serait risible si ce n'était pas désespérément triste ; Une seule case de combat sur une double page je suis désolé mais on appelle ça du remplissage, auquel la série ne nous a heureusement jamais habitué ; Faire apparaître simultanément tous les anciens porteurs de l'épée du Destin sans que tous leurs opposants meurent quasi instantanément, ni même qu'on ne voit un seul combat hormis dans l'autre tome (!), c'est inacceptable quand on connait la puissance qu'un seul des anciens porteurs peut avoir, c'est un odieux effet d'annonce aussi spectaculaire qu'éclipsé ; le combat entre Elyacin et le Mal absolu est grotesque d'irréalisme, à des années lumières de la sensation de puissance gargantuesque et incomparable qui émanait du second de ces deux belligérants dans le Roi de la bagarre ; Le coup de l'air de troll est absurde, et ne viendrait pas à l'idée du rôliste le plus farfelu (l'univers de jeu de rôle héroic fantasy ayant largement inspiré la série, au point qu'elle ait sorti le sien, Clefs en main, d'ailleurs excellent de simplicité) ; Le duel entre Herbert et Marvin, supposé représenter un sommet de dramatisme et d'épique, est largement en deçà de l'intensité et de l'émotion qu'avait pu véhiculer leur duel dans Un mariage à part ; Enfin, alors que l'époque Potron-Minet nous plongeais dans un superbe romantisme mélancolique, n'est il pas paradoxal que la chute du donjon ne nous émeuve pas plus que ça?

Ces deux derniers albums ne sont pas à proprement parler de mauvais albums, ça reste du Trondheim et du Sfar, ça reste du Donjon et on est toujours heureux d'en apprendre un peu plus sur son histoire. Mais voilà, cette fin possède un arrière goût de réchauffé, une texture de pâte pas assez cuite, un fumet d'inachevé, ou d'achevé trop vite. On ne se facilite pas la tâche en divisant l'histoire en deux, on ouvre trop de tiroirs et on les claque à la volée faute de temps, on essaye de refermer l'ample et lourde porte blindée sur un univers trop fertile qui tente encore et toujours de croître de façon autonome et de s’échapper par les interstices. On coupe à la hache ce qui dépasse et on en paye les pots cassés : un dessin approximatif par ci, une incohérence de scénario par là. On rate quelque peu son final dans un mélange de précipitation, de fan service et de réelle essence Donjonesque. On étire peut être un peu trop l'époque Crépuscule -au fond la moins bonne des trois, Potron-Minet et Zénith étant tout simplement trop excellents- et on aurait sans doute dû s'arrêter aux Nouveaux centurions qui proposait un final au fond plus convainquant. On en a pas moins fini (?) avec une série époustouflante dont la nécessairement pénible conclusion ne saurait ternir l'exceptionnel ensemble.

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