Le prix de la liberté

Avis sur La Légèreté

Avatar Cassandre Bijaoui
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Un excellent film du cinéaste Claude Lelouch pose une question universelle qui nous traverse tous l’esprit quand nous vivons quelque chose de fort, de perturbant, d’inhabituel : Hasard ou Coïncidence ? A ceci, on ajoute parfois Chance ou Destin ? Mais au fond, c’est la même rengaine. On ne sait jamais vraiment pourquoi les choses se déroulent d’une façon et pas d’une autre, si nous y sommes pour quelque chose ou simplement les innocentes victimes de la fatalité. On a pensé et répété maintes fois à Catherine Meurisse qu’elle avait eu de la chance ce jour-là. De la chance. Ce jour-là. Quelle ironie…

Le Sept janvier 2015, la France perdait huit porte-paroles, huit dessinateurs de presse qui combattaient l’ignorance en ayant fait de la satire une arme de rire massive, huit êtres humains dont il ne faut pas oublier les noms : Cabu, Charb, Tignous, Honoré, Wolinski, Bernard Maris, Mustapha Ourrad et Elsa Cayat. Mais elle perdait aussi deux gardiens de la paix : Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet, sans oublier Frederic Boisseau chargé de la maintenance de l’immeuble et Michel Renaud qui était ce jour là invité à la rédaction. Si Catherine Meurisse ne figure pas sur cette liste trouée par le fanatisme, c’est parce qu’elle est humaine, c’est parce que ce fameux Sept janvier, elle ne s’est pas levée à l’heure prévue pour aller au travail, c’est parce qu’elle n’est pas parvenue à attraper son bus à temps, c’est parce que ce jour-là, elle était en retard à Charlie Hebdo.

« C’est quoi, déjà, 2014 ? » se demande son personnage dessiné à la page 52 du livre avant de se jeter par la fenêtre. Une question parmi tant d’autres qui tournent dans la tête d’une femme qui fut victime, tout autant que ses collègues et amis, d’un attentat. Après un tel choc, difficile de se recentrer sur le passé ou sur l’avenir. C’est comme une défaillance de l’espace temporel, comme si on n’était tout à coup plus adapté à son monde, qu’on ne parlait plus vraiment la même langue que les autres. Catherine Meurisse était en retard pour mourir, mais sur le chemin de la vie qui l’amènera fatalement au rendez-vous, il lui faudra réapprendre la légèreté.

L’album édité en 2016 chez Dargaud porte bien son nom, il raconte le combat d’un être humain pour se rassembler après le chaos, pour faire face à une existence désormais dénaturée. Le sol se dérobe, la lumière n’est plus la même, les interrogations se multiplient… le parcours est long pour renaître de braises brulantes et les cendres en laissent des cicatrices. Il a fallu choisir une voie pour ne pas se laisser déstabiliser par l’inattendu raz de marée de solidarité français envers des dessinateurs de presse qui avaient souvent été négligés, voire décriés, mais qui faisaient indubitablement partie de l’identité nationale. Il a même fallu remercier, ne pas se laisser dépasser, garder le contrôle, alors elle a choisi l’exil pour ne pas déborder.

Femme des arts et des lettres, la dessinatrice ne combat pas le mal par le mal mais se réfugie au contraire dans la beauté, seule réponse qu’elle peut encore apporter aux événements. Quand on n’a plus les mots qu’il faut, on se noie dans ceux des autres : Baudelaire, Proust, rien n’arrête plus la recherche du syndrome de Stendhal pour tomber à la renverse devant un déluge de beauté plutôt que sous une avalanche de balles. Prométhée a donné le feu aux Hommes, technique qui permit à l’espèce de survivre et de créer, Kant se persuada de l’existence d’un Beau universel, irréfutable, Dostoïevski clamait que la beauté sauverait le monde… C’est un thème récurrent, c’est le symbole de l’immuabilité, de la juste mesure, le lieu où les yeux se posent sur des symphonies, où l’on ne peut plus faire taire l’harmonie. C’est la quête de Catherine Meurisse, mais finalement, c’est aussi celle de l’humanité qui retouche toujours le champ des possibles pour atteindre la perfection, l’immortalité. De ce fait, ses pas la mènent dans les jardins les plus fleuris, ceux où l’écorce des arbres fait barrage à l’ignorance, où l’Eden devient terre d’asile. De la villa Médicis au Musée du Louvre, le chemin est long vers la Renaissance, mais ce sera le prix à payer pour la Liberté.

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