De Caligari à Septimus.

Avis sur La Marque jaune - Blake et Mortimer, tome 6

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Le scénario de La Marque jaune, élaboré par Jacobs avec l'aide de "l'ami Jacques" (Jacques van Melkebeke, excellent peintre et écrivain, expert en littérature et cinéma populaires) recycle avec brio des thèmes du cinéma expressionniste allemand:

_allusions aux Mains d'Orlac avec le labo de Septimus et la houppelande de la Marque Jaune.

_le signe cabalistique lui-même, qui renvoie bien sûr à M le maudit.

_les emprunts les plus nombreux venant du médiocre, mais important dans l'histoire du cinéma, Cabinet du docteur Caligari : c'est un livre qui permet de dévoiler l'identité du savant fou, les deux œuvres traitent de la manipulation des consciences, le somnambule Cesare étant l'ancêtre direct de Guinea-Pig/Olrik.

Dans son beau livre L'écran démoniaque, Lotte Eisner montre que l'esthétique de l'expressionnisme utilise systématiquement le clair-obscur.

La Marque jaune est certes un album nocturne, mais Jacobs n'y utilise pas le clair-obscur et ses décors fuligineux. La ligne claire parvient à traduire l'ombre aussi bien que la lumière.

Par tempérament, Jacobs est tenté par deux techniques picturales :

_le dessin à la plume en couleurs directes qu'il utilise dans Le Rayon U. Or il n'est pas possible à l'époque pour des raisons techniques de reproduire correctement de telles planches, qui deviennent pratiquement illisibles.

_le fusain ou la mine de plomb qu'il utilise pour ses illustrations de La Guerre des mondes, technique aux résultats superbes quand il s'agit d'illustrations, mais également illisibles dans une bande dessinée.

C'est donc la mort dans l'âme que Jacobs se plie aux conseils tyranniques de Hergé et adopte la ligne claire, à savoir un dessin au contour souligné, les couleurs étant appliquées sur un support différent (un "bleu"), le résultat imitant l'estampe japonaise à la Hiroshige.

La forme entre donc ici en contradiction avec le fond, et comme c'est la forme qui façonne le fond, on sort avec bonheur des thèmes morbides de l'expressionnisme allemand.

Caligari met en scène la folie meurtrière d'un psychiatre en rupture de ban avec son institution, on est dans l'irrationnel pur, on tue sans raisons, au point qu'on a pu dire que le film annonçait le nazisme.

Septimus est le modèle même du paranoïaque, qui cherche à supprimer tous ceux qui ont pu faire obstacle à sa mégalomanie. Il ressemble plus à Staline qu'à Hitler : on est dans la rationalité, pure au point de se transformer en folie. Qui veut faire l'ange fait la bête.

Le somnambule Cesare est manipulé par la suggestion : on est dans une forme de pré-freudisme, Freud ayant renoncé à l'hypnose dès 1895.

Olrik est manipulé par la science et la technique : on est déjà dans les neuro-sciences dont on ne semble hélas pas prêts de sortir.

Le spiritisme est remplacé par le scientisme : les nouveaux maîtres du monde ce ne sont plus des hystériques vociférants, mais des experts paranoïaques au verbe glaçant.

Le brillant colonel Olrik est ravalé au rang d'un Guinea Pig : il n'y a plus de place pour lui dans ce monde sans idéal et sans épopée. Jacobs le sentira bien, qui tenta un album, Le Piège diabolique, sans Olrik, et ne le fit revenir dans le suivant que sous la pression des lecteurs.

Les personnages de Blake et Mortimer, qui allient la science raisonnable au courage viril au service de justes causes, assurent le maintien de la civilisation, au moins dans la bande dessinée.

Cette superbe aventure nocturne reste malgré tout solaire, et pas seulement grâce au dessin.

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