Le requiem de Druillet

Avis sur La Nuit

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La Nuit est l'œuvre la plus personnelle de Philippe Druillet, un album paru pour la première fois en 1976 dans la revue Rock & Folk. Minutieusement manufacturé suite à la mort tragique de sa femme, cette bande dessinée condense toute la rage, toute la haine aveugle d'un homme abattu par le cancer de sa femme. L'œuvre s'ouvre et se ferme sur des citations des Fleurs du mal et des photos du couple désormais séparé. Un texte assassin assaillit le lecteur et déverse sa bile contre la médecine déshumanisé qui réifie ses patients, contre un monde pourri qui détourne le regard de la mort qui se déroule sous ses yeux et contre ce même lecteur qui lit ces mots, futur cadavre.

La Nuit conte l'histoire de Heintz et de son gang de motards d'un futur décrépit où les Chiens de la cité sont maintenus en vie par une drogue et vivent la nuit, une nuit éclairée par une lune molle et incandescente devenue folle et dont les tournoiements annoncent l'aube tant redoutée qui brûle tout sur son passage. Lorsque le dépôt bleu, source de cette drogue qui les nourrit, est capturé par les Pales, légendaires et inaccessibles, et les Crânes, police anthropophage dernière représentant d'un ordre disparu, les Chiens de la cité se rallient pour s'élancer dans un assaut suicidaire, dans le vain espoir de reprendre la source de leur vie avant que l'aube se lève et ne les emporte tous. C'est lors de cette charge que Heintz, qui jusque là vivait en "baisant la mort", ressentira pour la première fois la peur de mourir.

Cet album fut pour moi une gigantesque claque. Noir, puissant, sublime, jamais je n'avais vu une telle bande dessinée. Certains seront rebutés par son désespoir enragé ou son dessin malsain, d'autres seront ennuyés par une histoire minimaliste, mais on ne peut nier que cette œuvre est ambitieuse. Druillet lui même disait dans une interview que s'il s'était battu toute sa vie à faire du neuvième art un art adulte, alors il lui fallait y parler de ce dont tout autre art avait parlé : la mort. Mozart avait eu son Requiem, Druillet aura le sien.

L'histoire

A priori minimaliste voire inexistante, l'histoire de La Nuit sait pourtant être puissante et profonde. Les parallèles avec la mort de la femme de Druillet sont évidents : lorsque le dépôt bleu est arraché aux chiens de la cité, c'est l'espoir de continuer à profiter d'un sursis de vie qui s'étiole devant leurs yeux. Le dépôt bleu, c'est la rémission qui pourrait sauver sa femme ; le dépôt bleu, c'est sa femme qui lui est arrachée. La course à la vie de ces morts-vivants est la lutte de sa bien aimée contre le cancer, une lutte contre une mort dont elle ne voulait pas.

La Nuit c'est l'histoire de Heintz, qui narguait une mort qui le rattrape et qui l'effraie, une mort qu'il doit apprendre à accepter. Malgré toute la laideur et le grotesque des quelques personnages qui se détachent de la masse grouillante des silhouettes qui peuplent les planches de cet album, on en arrive à s'attacher et à craindre pour eux. Le spectacle de sauvages sanguinaires qui mettent leurs rivalités et même leurs hiérarchies de côté pour un même but désespéré, c'est un dernier sursaut d'humanité dans un monde mourant.

Les personnages en question ne sont ni sages, ni civilisés, ni quoi que ce soit : ils savent à peine parler, s'entre-tuent volontiers et se nourrissent de dope. Mais derrière leur langage tordu et ordurier se cache des psychologies, certes ténues, mais néanmoins humaines. Cela ne saute pas nécessairement aux yeux à la première lecture mais... c'est bien écris en fait.

Bien sur, il ne s'agit pas d'une longue saga tissant peu à peu des personnages profonds et complexes à travers des péripéties épiques aux circonvolutions intrigantes, il s'agit d'un one-shot condensé, simple et puissant. Toutefois, ce n'est pas tant l'histoire qui fait briller cet album que le dessin qui l'illustre... et quel dessin !

Le dessin

Tout simplement magnifique. Le trait est hirsute et torturé, les couleurs sont vives et grasses, on voit les gouttes de peinture sur les planches et la composition est tout simplement prodigieuse. On ne compte plus les doubles pages (parfois verticales !) terrifiantes de détails dans lesquelles des marées de personnages s'entre-tuent et déambulent dans des décors apocalyptiques hallucinés qui se tordent en visages menaçants, des visages de mort.

Les couleurs sont abstraites mais néanmoins magnifiques : si les personnages changent de couleurs d'une planche à une autre et se fondent dans le décors, c'est que celles-ci ne sont pas là pour le réalisme ou la crédibilité. Quelle crédibilité, après tout ? Que ce soit les personnages ou les décors, tout est absurde de décrépitude, en décomposition, en déliquescence totale ! Les planches sont composées, le découpage ne sert pas juste à séquencer l'action mais est une part intégrante de la construction de l'image qui se permet de virer dans l'art abstrait par moment.

À l'instar de l'Arzach du comparse de Druillet, Moebius, les planches sont construites comme des tableaux, des illustrations, des diptyques et des triptyques, virant parfois sur l'Art Nouveau. Cette bande dessinée est une véritable bombe pour qui n'aurait jamais rien vu d'autre que des découpages ne servant qu'à rendre l'action lisible (ce qui était mon cas). Ici c'est dynamique, pictural, cinématographique par moment. Bref, c'est grandiose.

Conclusion

La Nuit est une œuvre magnifique qui pourra ne pas plaire à tout le monde mais dont l'intensité et la brutalité suintent ne serait-ce que de sa couverture. C'est une œuvre majeure d'un auteur lui même majeur pour l'univers de la bande dessinée, et c'est une œuvre majeure pour moi. Druillet voulait son requiem et il l'a fait. Respect.

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