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Le Secret de la Licorne - Les Aventures de... par vivianbloom

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Le secret de la Licorne appartient à ce que j'appelle la seconde période d'Hergé, qui commence avec l'introduction du capitaine Haddock et se finit vers le voyage pour la lune. Cette période est caractérisé par un retrait des éléments politiques qui fournissaient parfois un large sous-texte aux aventures de Tintin (régime nazi oblige puis -par la suite- forme de culpabilité de Hergé face à sa "collaboration" ) et par un recadrage vers l'aventure pure, l'écriture de véritables scénarios allié une volonté de développer en profondeur les personnages.

Le capitaine Haddock est évidemment important dans ce virage, c'est également la période où Hergé commence à souffrir de dépression (on est en pleine guerre mondiale ne l'oublions pas... ) et apparaît de plus en plus intéressé par la faiblesse et les égarements de ses héros, préoccupation qu'on retrouve dans la lutte du capitaine avec son vieux démon, l'alcool. Le monde des aventures Tintin gagne alors beaucoup en maturité et surtout en humanité.

Du côté de l'aventure, Hergé nous propose ici son premier scénario construit de bout en bout. Il s'articule autour de deux lignes narratives apparemment indépendante ( un pickpocket surdoué sévit en ville + Tintin et Haddock sont sur la piste de parchemins contenus dans le mat de maquettes de bateau ) qui se rejoignent sans que cela ne paraisse forcé ou superficiel.
La maquette de la Licorne (et le secret qui l'accompagne) est utilisé de manière intelligente par Hergé puisqu'elle scelle symboliquement l'amitié entre les personnages (c'est un cadeau offert par Tintin à Haddock) en même temps qu'elle sert d'élément déclencheur à l'intrigue.

Certains critiques voient dans l'enquête policière autour du secret de la licorne une quête généalogique (les origines du capitaine) voir psychanalytique (ascendance royale d'Hergé ??).

Nyehhh...Bien plus que par le secret en lui-même, j'avoue pour ma part être intéressé par la manière dont Hergé construit son intrigue policière et créé la confusion chez son lecteur.
Le thème du faux, du double, déjà expérimenté avec succès dans l'Oreille cassée et ses répliques de fétiches arumbaya, est ici reproduit avec l'introduction de trois licornes identiques, ce qui a pour effet de brouiller considérablement les pistes.

De même, la gestion des opposants à Tintin est finement travaillée. Ils ne s'agit plus d'organisations occultes toute puissante (trafiquants de drogues se plaçant sous la protection d'un pharaon défunt, agents secrets à la solde d'un état guerrier) mais de personnages comme les frères Loiseau ou le pickpocket qui, comme Tintin, poursuivent une quête et sont parfaitement intégré à l'intrigue (= ils ne sortent pas de nulle part juste pour le plaisir de mettre des bâtons dans les roues au héros, une technique classique et utilisée de manière particulièrement éprouvante dans l'Ile noire).

Tout le scénario du secret de la licorne est ainsi gouverné par le passage de mains en mains de parchemins mystérieux contenus dans les mats des maquettes : les frères Loiseau veulent les récupérer des mains de Tintin et ses amis le plus vite possible et inversement, tandis que le pickpocket crée des quiproquos entre ces deux factions en dérobant les parchemins, sans même le savoir.

Hergé développe donc ici l'essence même de l'intrigue policière réussie. Plusieurs trames narratives se déroulent successivement mais le lecteur ne s'en voit montrer qu'une seule. A lui de découvrir ce qui se déroule « hors-champ» ( par exemple, où sont les parchemins à un moment t ?)

Fausses pistes, quiproquos, retours fréquents à la case départ, tout ceci amène un nouvel élément dans l'univers d'Hergé : les personnages semblent tourner en rond. Alors que Tintin voyageait fréquemment à l'autre bout du monde ( le voyage est même la raison d'être de Tintin au départ ) il se contente ici de rester à Bruxelles pendant presque toute l'aventure, effectuant des allers et retours entre son appartement et celui du capitaine.

Loin d'handicaper le récit, ce type de mouvement contribue à renforcer grandement l'ambiance, celle de la ville, ou des appartements bruxellois, sans même qu'il n'y ai besoin d'en faire des caisses aux niveau des décors ( les aventures de Tintin restent ici encore très dépouillées graphiquement ).

L'autre tour de force de Hergé, c'est bien évidemment cette séquence culte où le capitaine raconte l'histoire de son ancêtre. Elle fait magnifiquement la synthèse entre les runnings-gags d'Hergé (chutes diverses, alcool, crises de nerfs du capitaine), son sens du récit épique et son goût pour les coïncidences étranges. Que voyons nous dans cette séquence ? Ce qui s'est réellement passé sur le bateau ? Un mélange des gesticulations d'Haddock avec l'histoire qu'il a lu dans le journal de son ancêtre ? Toute la dynamique narrative d'Hergé, l'alliance de gags se déroulant sur quelques cases et d'une grande aventure courant sur 64 pages, est ici retranscrite sous une forme miniature. D'autre part l'alternance entre scène racontée (le bateau) et « réalité » (l'appartement d'Haddock) produit un effet baroque de mise en abîme, qui peut-être pris comme une réflexion sur la forme narrative. On a donc ici toute une interrogation sur l'art du conteur ainsi qu'une leçon de littérature jeunesse.

En bref le secret de la licorne est un album jalon dans l'oeuvre d'Hergé. Bien que toujours publié en feuilleton, les aventures de Tintin prennent une toute autre dimension. Hergé y livre une première réflexion sur son travail en même temps qu'il approfondit grandement ses techniques narratives et cela sur tout les points possibles : personnages, ambiance, suspens, vraisemblance, humour...

Un coup de maître.

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