Un nouvel héritage

Avis sur Le Testament de William S. - Blake et Mortimer,...

Avatar Guilhem Barbet
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Le nouvel album de Blake et Mortimer est un objet curieux. Un objet séduisant, tant par son synopsis et la promesse qu’il formulait, que par son détachement par rapport à la saga Jacobsienne classique. 

Ce nouvel opus s’intitule donc ‘Le testament de William S.’. Il est important de le préciser avant d’émettre une critique proprement dite car à ce titre, on trouve plusieurs raisons.
Tout d’abord la volonté d’Yves Sentes et d’André Juillard de s’appuyer sur les 300 ans de la mort de Shakespeare, célébrée un peu partout en grandes pompes, notamment dans la perfide Albion.
 La volonté également pour les éditeurs, qui ne rechignent devant rien - même pas la création de plusieurs équipes pour assurer la publication d’un tome par an là où Jacobs en produisait huit en trente-et-un ans - pour arriver à leurs fins commerciales. Il leur faut donc être le plus explicite possible dans le titre.
Enfin, pour le duo Sentes/Juillard qui livre son septième et sans doute dernier tome des aventures des deux colocataires de Park Lane, le mot testament sonne juste, presque comme un au revoir mélancolique. Un adieu pour remercier Jacobs de l’opportunité qu’il leur avait (indirectement) faite et surtout comme une mise en abîme de la chasse au trésor grâce aux indices scénaristiques qu’ils ont déposés dans le récit (de ce tome et des autres). Nous y reviendrons. 
 
Je dois aussi préciser que cette critique ne sera pas objective. Depuis mes plus jeunes années avec ‘Les 7 vies de l’épervier’, Juillard est devenu mon dessinateur fétiche. Loin de moi l’idée de me transformer en zombie parcourant les festivals et les dédicaces pour glaner quelques signatures ou croquis, mais l’homme demeure pour moi un héros immuable de la bande-dessinée franco-belge. Enfin, je dois dire que le fait de lire l’aventure en format strip change complètement l’approche. Ce volume tiré exprès en 6 500 exemplaires pour les 70 ans de Blake et Mortimer est un petit bijou. Une ligne de cases par page nous permet d’apprécier le dessin amplifié de Juillard, bien qu’un petit peu statique, rouillé par les années. Cependant, on peut toujours mieux déceler les astuces du dessinateur pour fluidifier l’ensemble, lancer des dynamiques, placer ses cliffhangers, démarrer ses flashbacks. Habile. Habile et intéressant.
Je me souviens, enfant, avoir maintes fois dévoré un strip d’Yvan Pommeaux intitulé ‘Peur sur le Louvre’. C’était prodigieux : une enquête culturelle à travers le livre - dont on est le héros - pour trouver un trésor plus vite qu’une bande de malfrats.
C’est une ambiance similaire que l’on retrouve dans ce nouvel album de Blake et Mortimer. Une chasse au trésor donc, pour mettre la main, avant d’autres factions, sur le fameux testament de William S. - William Shakespeare donc.
Les flashbacks sont bien amenés et bien menés. On y redécouvre la passion de Juillard pour la cape et l’épée et son désir - lui-même l’a précisé - de continuer les aventures d’Ariane dans la 3e époque des 7 vies de l’Epervier. Avec le dessinateur on prend ce plaisir mais quelques bémols viennent ternir l’ensemble. Notamment historique : l’époque de la Grande Puanteur (1858), s’ouvre sur une représentation de Tower Bridge, alors que le fameux pont n’a été bâti qu’en 1886 - ce qui est assez dommageable quand on sait qu'Yves Sentes aime à dire 'qu'ils (Sentes et Juillard) crédibilisent au maximum leurs histoires en travaillant les détails'. Oups. 

Toutefois, si comme moi, vous êtes pétri de culture littéraire, vous trouverez votre compte dans la quête et l’enquête menée tambour battant autour de l’identité de William Shakespeare. Alors, comte d’Oxford ? Petit de Stratford-upon-Avon ? Alliance de personnages ? Même en connaissant un peu le combat de théories qui fait toujours rage, on se prend vite au jeu.

Malheureusement, il faut admettre que ce jeu n’incorpore pas vraiment le capitaine Blake, qui demeure malgré lui à Londres pour vivre l’intrigue de très loin et n’apparaît qu’à certains moments opportuns pour boucler des lacunes scénaristiques. Lacunes qu’on voit renaître à travers les strates d’histoires enchâssées les unes dans l’autres, à l’instar de la bande de voyous qui terrorise Hyde Park. Mais attention, tout cela est à remettre en perspective par rapport à la qualité de la bande-dessinée qui reste de très bonne facture.

Outre le capitaine Blake, on retrouve ENCORE le colonel Olrik. Ici mon avis est plus tranché. Je suis repu d’Olrik, j’en dégouline. Chaque volume (ou presque), il faut qu’on nous ressorte Olrik. Ici, il devient un pseudo intellectuel qui, depuis sa prison de Londres, va diriger ses sbires dont le coriace Sharkey, que personnellement, j’ai eu grand plaisir à retrouver ! Dans ma réflexion, si l’on se place en continuateur de Jacob, on ne peut pas totalement faire du Jacob. Il faut assumer sa succession mais aussi sa rupture. Qu’Olrik réapparaisse de volume en volume, bien entendu, mais pas à chaque fois, sinon cela brise la dynamique et la surprise. Quelle excitation peut-on avoir si, en ouvrant un nouvel opus de la saga, on sait d’avance qui tire les ficelles et qui va se pointer lors du duel final…Il y avait Basam-Damdu, maintenant Olrik. Si les héritiers de Jacobs veulent en être digne, il faudra quelque fois abandonner Olrik pour un autre adversaire, inventé par eux, mais qui respectera les canons du projet Jacobsien. Tel sera le défi, pour moi, des prochains volumes (et je me réjouis qua la problématique soit aussi dans les esprits des nouveaux scénaristes). 

Tout au contraire de Blake, j’ai donc apprécié la mise en retrait du colonel venimeux. Elle donne de l’air à l’histoire et permet de réintroduire Sharkey, qui est à Blake et Mortimer le Alan de Tintin. Mise en retrait de Blake et Olrik donc, mais dans un but précis, mettre en avant Mortimer. 

On avait déjà pu découvrir, au travers du travail de Sentes et Juillard, la vie du professeur. Personnellement, je sais que ce n’est pas l’avis de nombreux lecteurs, j’ai beaucoup aimé les Sarcophages du 6e continent. J’ai beaucoup aimé plongé dans le passé des deux héros (c'est un de cheval de bataille d'Yves Sentes), un passé british mais pas en Angleterre. Habile, car c’était une ouverture sur une montagne de scénarios possibles pour les héritiers du duo. J’avais aussi dévoré l’Aventure Immobile, petit volume épistolaire où cette fois-ci, Juillard et Sentes nous projetaient dans le futur des deux héros. Ultime révélation. Le problème avec Le Testament de William S., c’est que le fil est trop gros. 

Mortimer se retrouve à mener l’enquête avec la fille de son amie Sarah Summertown. Amie qui fut plus qu’une simple amie, si vous me comprenez. Toute l’histoire laisse donc planer le doute de la paternité de Mortimer. Une rouquine, férue d’histoire et de langue. D’ailleurs, se trouver face à un professeur Mortimer ayant perdu son latin, chose totalement impossible, laisse des fissures dans le scénario. Tout cela pour donner la part belle à la jeune femme. Et les allusions sont parfois grossières et mis à part pour le fin observateurs et les lecteurs assidus de la saga qui mettront le doigt (ou l’œil plutôt) sur un détail final.
 Car c’est peut-être cela le testament de William S. en réalité, le testament d’André Juillard et d’Yves Sentes (Ce n'est pas un hasard si le dernier hors-série consacré aux continuateurs s'intitule 'L'Héritage Jacobs'). Leur adieu à la saga se fait sous un saint patronage à partir duquel ils ont tout organisé. Ils ont ébauché le passé de Blake et Mortimer, ils ont scellé (ou presque) la fin de leurs aventures. Il reste tant d’aventures à vivre pour nos deux héros. Mais Sentes et Juillard s’en vont sur un coup de maitre, plein de panache, laissant aux nouvelles générations le soin d’épaissir et de détailler tout cela. C’est une nouvelle jeunesse qu’ils offrent aux deux héros Jacobsien et cela est assez réussi.
Il va pourtant falloir éviter plusieurs écueils. Le premier, ne pas laisser Olrik revenir sans cesse pour briser l’attente et la surprise des lecteurs, faire revenir Blake dans le jeu est surtout, veiller à ce que Philipp Mortimer n’achève pas la malheureusement transformation qui commençait à faire de lui, dans cet opus, le grand-père de l’Aventure Immobile.


 En résumé, un testament de Shakespeare qui surfe sur les 300 ans du dramaturge, qui est en réalité le testament des héritiers de Jacobs les plus justes (l’Affaire Francis Blake mise à part). Une fin ouverte qui laisse présager de nombreux rebondissements et une gamme étendue de personnages par la suite. Une aventure moins rocambolesque et moins désuète (dans le bon sens du terme) que les autres car plus intellectuelle, plus sage. Moins de technologie futuriste et plus de traduction en latin. Une sorte d’Indiana Jones gentleman, à travers la campagne italienne et les club londoniens. Un album qui se détache des scénarios habituels. Un album qui ne fera sans doute pas date mais qui inaugure une nouvelle ère de l’aventure Jacobsienne. 
 
 
 

Pour rappel, les prochains tomes de Blake et Mortimer devraient être :
 
Tome 25 - Huit heures à Berlin
par Antoine AUBIN au dessin et Jean-Luc FROMENTAL et José-Louis BOCQUET au scénario



Tome 26 - Menaces sur Hong Kong - 1 La vallée des immortels (diptyque)
par Teun Berserik et Peter Van Dongen au dessin et Yves Sente au scénario 
Sortie prévue vers avril 2018 

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