Les machines rêvent-elles d'écureuils électriques?

Avis sur Machine qui rêve - Spirou et Fantasio, tome 46

Avatar Alexandros Adamopoulos
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30 ans après le livre de Philip K.Dick (et 16 ans après le film de Ridley Scott adapté du bouquin) Tome & Janry publie leur quatorzième (!) et ultime album de Spirou & Fantasio dont tout, jusqu'au titre, semble faire référence aux Androïdes rêvent-ils de moutons électriques. Loin de nous l'idée de mettre ses trois oeuvres sur le même plan, non seulement ce n'est d'abord pas la visée de cette critique, mais surtout, cela serait peine perdue lorsqu'il s'agirait de comparer deux monstres sacrés de la science-fiction avec une bande dessinée franco-belge dont la portée, à la fois géographique et temporelle, souffre à dépasser les frontières du XXe siècle européen.
Cette critique va tenter de présenter cet album sans spoiler directement les événements, mais analysant rapidement différents éléments du récit. Prudence donc: il n'est pas impossible ainsi d'avoir une sensation de déjà-vu en découvrant l'album après avoir lu cette critique. Et ce serait dommage.

Là où le titre de K.Dick s'interroge sur la nature des androïdes, les rapprochant de l'être humain et de ses habitudes, allant jusqu'à lui attribuer les clichés et stéréotypes de la vie quotidienne, le titre de Tome & Janry lui répond par l'affirmative. S'interroger si les androïdes rêvent de moutons électriques, cela revient à se demander ce qui peut rapprocher, au delà de leur ressemblance physique, les créations anthropomorphes et leurs créateurs. Au contraire, présenter son récit comme celui d'une machine qui rêve la rapproche certes de l'humain ou, plus prosaïquement, de la vie et de la conscience, mais l'en éloigne par la même action.
Les androïdes de K.Dick ou de Scott se fondent ainsi dans la foule, c'est même le point de départ des intrigues: dans un futur plus ou moins proche, déceler l'artificiel de l'humain est presque impossible tant leurs similitudes semblent importantes dans un premier temps. Or, dans le cas de Spirou & Fantasio, la créature est une machine justement : si elle est semblable aux yeux du lecteur à n'importe quel personnage humain, les personnages de la diégèse ne s'y trompent pas et tous semblent instinctivement se méfier de cet être dont la légitimité viendrait d'une éprouvette. Une défiance qui ne serait pas justifiée, comme le souligne l'un des derniers dialogues de l'histoire, Tears in the rain du récit. La machine, le clône, a beau être pourchassé par ses créateurs, vilipendé avec véhémence par des intervenants à la télévision ignorant tout de sa nature, elle n'en demeure pas moins si proche de l'humain qu'elle en est capable de rêver.
Là où l'interrogation de K.Dick se portait donc sur le rapprochement entre la créature et son créateur, l'affirmation de Tome inverse la question: est-ce que ce qui rêve est pour autant vivant?

Machine qui rêve s'inscrit en effet dans un contexte fécond pour les questions relatives au synthétique. Le terrain de la science-fiction est ainsi fertile en cette fin des années 1990. Deux ans plus tôt, la naissance de Dolly, première brebis issue du clonage, avait eu une portée immense à l'échelle mondiale: pour la première fois, un mammifère était clonée, quand les seules réussites dataient des années 1960 et concernaient des poissons et des batraciens. L'engouement, mais aussi le rejet, sont alors à leurs paroxysmes: en 1997 une souris est clonée, quand c'est le tour des vaches en 1998. Mais les peurs également, le comité d'éthique européen statuant ainsi en 2008 que le clonage n'était pas une science nécessaire, à la fois envers les animaux et les humains. Ces réactions diamétralement opposées ont immensément nourri la fiction. Jurassic Park évidemment au début de la décennie, mais aussi Alien La réssurection en 1997, A l'aube du sixième jour en 2000 ou encore évidemment Star Wars II - L'attaque des clones. Si on pousse un peu plus loin, on peut voir dans l'univers Pokémon plusieurs de ces interrogations, dans la diégèse -Mewtwo ou l'attaque Clonage tout simplement- ou dans la communauté.
La liste citée n'est évidemment pas exhaustive et si sa sélection n'est sans doute pas neutre, elle permet cependant de constater la diversité des représentations des clones: ceux-ci sont un danger ou, au contraire, se rapprochent d'un caractère humain par leur création, armée indifférenciée ou individu solitaire surpuissant, la figure du créateur ou du premier parent est cependant toujours présente. C'est peut-être la différence ici avec Machine qui rêve : la fabrique à la chaîne laisse ensuite place à la solitude, à l'individualisme. Quand les autres œuvres de fiction choisissent ainsi de représenter des masses, soumises ou se rebellant à l'autorité de leurs créateurs, Tome & Janry montrent une intelligence artificielle esseulée, perdue, ce que l'on peut voir dès la première de couverture, entre le noir de l'arrière plan, le regard perdu de Spirou et ce titre, projeté de manière inversé et décalé, renvoyant à la perte de réalité.

Maintenant, concentrons-nous sur ce qui semble être le nerf de la guerre ici, le rapport de Machine qui rêve avec le reste de la mythologie de Spirou. Il s'agit ici d'un faux débat. Certes, on est peut-être loin de la vision de certains auteurs, mais la série n'a jamais cessée de se métamorphoser au gré de ses auteurs successifs. Je pense, au contraire, qu'il s'agit ici d'un excellent cru dans la série des Spirou & Fantasio. Il prouve que, même après 15 ans passé sur la même série, Tome & Janry avaient toujours des idées pour faire vivre des personnages qu'ils n'ont jamais possédés: le style graphique est splendide. On retrouve toujours le côté rond et chaleureux, mais qui se contraste avec des lignes noires, des couleurs froides et monotones. Contrairement à ce qu'on peut lire, les personnages ne sont absolument pas éloignés de ce que l'on pouvait trouver dans les autres albums. Fantasio, Spirou, Secotine, tous les protagonistes récurrents sont semblables à leurs fonctions respectives ordinaires.

On arrive dans la période spoil, nécessaire pour la conclusion.

Machine qui rêve, comme son nom l'indique, n'a pas pour héros Spirou. Il se concentre sur un clone, parmi tant d'autres, du héros d'aventure. Ayant connu différents auteurs, ayant suivi une multitude de continuités sur près d'un siècle, Spirou est un clone des précédents travaux. Jamais original, condamné à se copier pour l'éternité, il se régénère toujours pour pouvoir recommencer à courir. La dernière planche fait référence à ce cycle : alors que le clone était destiné à disparaître pour laisser sa place à l'original, c'est lui qui ferme le récit. Le roi est mort, vive le roi, jusqu'au prochain.
Tome & Janry, en s'inspirant des autres œuvres de fiction et du contexte global s'interrogeant sur la multiplicité des individus, propose alors un recul vis à vis de leurs propres œuvres: ils ne seront jamais plus qu'une copie d'un original, ne pouvant pas vivre libre de ce carcan et ses obligations. Le style graphique peut bien évoluer, les autorités peuvent bien tenter de stopper les auteurs de s’approprier leur héros ou de leur donner consistance, Spirou ne sera toujours qu'une copie d'une copie.

Maintenant, la bande dessinée n'est pas exempt de tous reproches. Déjà, parce que le format 48 pages ne s'y prête pas forcément, tout est rapide, trop rapide. Le rythme ne retombe jamais, certes, mais l'histoire ne devient plus réduite qu'à une chasse à l'homme, quand dix pages de plus à peine aurait pu permettre d'appuyer encore plus l'ambiance. Surtout, je ne partage pas forcément le même point de vue sur la science. C'est un autre débat, évidemment, mais qui m'empêche de pleinement profiter du récit : en rendant anonymes les concepteurs, Tome & Janry semblent faire une critique du domaine scientifique en général, quand la cible peut être plus précise.

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