Nou3... ou rien

Avis sur Nou3

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Il suffit parfois de peu de pages pour marquer le lecteur. Dans Nou3, une centaine de pages suffise pour nous offrir un récit poignant, dont certaines cases s'impriment dans notre tête tant pour le découpage retenu que pour les thèmes abordés.

Aux grands animaux la patrie reconnaissante

L'Homme a parfois tendance à faire peu de cas des êtres vivants qui l'entourent : déforestation, tests de produits cosmétiques, médicaux et autres sur des animaux, conditions d'élevage, d'abattage de ces derniers, maltraitance... La liste est longue, qui montre que le souci de l'autre n'est décidément pas la chose du monde la mieux partagée.

Dans Nou3, Grant Morrison et Frank Quitely développent une autre dimension de l'exploitation animale par les hommes : en faire des machines de guerre télécommandées. Nos chers animaux de compagnie sont insérés dans des armures robotisées. Bien sûr il faut les connecter à l'armure, leur apprendre à tuer, leur filer des médicaments pour qu'ils encaissent la charge... Ils sont alors prêts à partir en mission pour tuer des "méchants" et épargner de nombreuses vies. Merci les gars ! Les trois que nous suivons (un chien, un chat, un lapin) ont tellement bien fait leur boulot qu'ils sont au "chômage" et doivent être éliminés rapidement. Une fin digne pour services rendus à la nation.

D'autant plus que les applications potentielles de ces "animaux télécommandés" sont nombreuses : outre les missions d'assassinat, les conflits... ils peuvent aussi servir pour assembler des moteurs ! Le rêve non ? Pas pour tout le monde : voilà des animaux maltraités, qui ne sont désignés – dans le cas des trois "héros" – que comme des numéros (1, 2, 3) ; de la chair à canon taillable et corvéable, des "inputs" qui bonifient la technologie mise à disposition. Que des avantages en somme pour l'homme... mais à quel prix ?

Regarde les hommes tomber

C'est donc un comics qui marque l'esprit du lecteur sur de nombreux points. Déjà parce que l'on voit des animaux avec lesquels nous sommes familiers être en même temps des machines à tuer qui vont fuir au moment où leur exécution est décidée (d'où le titre original We3 que l'on peut lire "we free"). Privés de leurs médicaments, on ne leur donne que quelques jours à vivre ce qui ajoute au tragique de la situation... même si l'armée dépêche bien des forces pour les éliminer : si le grand public savait pour eux, cela pourrait faire des histoires. Et le complexe politico-militaire n'aime pas les histoires. La poursuite est donc féroce, où l'on ne peut que soutenir ces évadés qui éliminent des hommes.

Ainsi comme dans Descender ou le dernier film de la Planète des Singes, l'humanité est plus à rechercher chez Bandit, Minette et Pinate (soit 1, 2 et 3). Même s'ils se disputent, les trois coopèrent, veulent s'en sortir, essayer de trouver un refuge. Bien sûr tous les humains ne leur veulent pas du mal mais ceux qui peuvent leur être d'un quelconque secours sont rares : soit un marginal soit la scientifique (Roseanne) qui a contribué à faire d'eux ce qu'ils sont (ce qui lui donnerait presque un petit côté Colonel de Akira).

Il reste donc de l'espoir, ponctuellement, du côté des hommes. Parce que si le lecteur éprouve une sympathie pour notre trio en fuite, si les travers humains sont toujours trop nombreux, ces animaux transformés ne sont pas des modèles à suivre. Il n'y a pas de mythe du "bon animal" dans Nou3. Ils suivent leurs instincts, ne sont pas dressés sur un piédestal. Ils demeurent des créatures armées, dangereuses, loin des animaux de compagnie qu'ils étaient avant.

Le Bruit et la Fureur

Placer au centre de l'intrigue trois animaux mêlés à la machine a aussi des conséquences du côté du découpage des pages, des cases. Comme ils n'ont pas la même perception du temps et de l'espace que les hommes on peut observer des gouttières plus larges, certaines séquences sont décomposées au sein même de la page ce qui permet de renforcer le côté instantané de l'action tout en arrêtant le temps pour nous permettre de comprendre ce qui se passe. Le nombre de cases par pages, tout comme leur forme peut également varier au gré des situations. Un véritable effort est donc fait pour donner à voir le monde à travers les yeux des animaux.

Traités comme des objets par les hommes nos trois héros occupent le haut du pavé dans le graphisme retenu, les positions adoptées... Certaines pages, franchement émouvantes, ne seront pas sans laisser une empreinte sur le lecteur similaire à celle faite par Nina Tucker dans Fullmetal Alchemist.

Un travail du côté du langage est aussi à l'œuvre. 1,2 et 3 ont appris du vocabulaire humain. Ce ne sont pas des modèles d'éloquence pour autant : leur langage reste imparfait et limité, les phrases ne sont pas toujours complètes mais cela ne fait que renforcer la distance entre eux et les hommes en même temps que cela participe à leur cohésion, à la formation de leur propre groupe.

"Nou3 bon. Bon chien. Maison."

Trois chapitres pour Nou3 c'est à la fois court et suffisant pour développer une intrigue et un propos qui ne laissera pas le lecteur de glace (même s'il s'agit d'un marcheur blanc !). Les dérives qui apparaissent trouveront une réponse dans un final que chacun pourra évaluer selon ses goûts. Voilà en tout cas une œuvre qui propose des (anti)héros dont le désir de vivre et les horreurs subies résonnent dans les têtes et invitent à ne pas laisser de côté les questions touchant à la condition animale.

Une version un peu plus longue et illustrée peut être consultée ici.

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