Attrapez-les tous et foutez-y le feu

Avis sur Pokémon : La Grande Aventure

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Glénat, c'est plus fort qu'eux, il faut toujours qu'ils trempent dans les mauvais coups pour entrer dans leurs frais. C'est une entreprise, certes, il lui faut faire du profit, d'accord... mais pourquoi toujours en tablant sur le pire ? Il y a des maisons d'édition qui se font une passion de faire découvrir les mangas qu'ils traduisent ; il y a chez eux, en plus de la volonté de vivre de leur édition, de faire découvrir quelque chose à leurs lecteurs. Mais pas chez Glénat, Glénat, ils sont là pour la zeille. L'estime de leurs lecteurs, ils s'en badigeonnent la raie aussi longtemps que ces derniers leur ouvrent en grand leur porte-monnaie, fut-ce à contrecœur.
Car les éditions Glénat - qui ne sont pas spécialisées dans le manga, rappelons-le - si elles sont disposées à offrir une jolie reliure au prochain titeuf, ne se casseront pas le cul pour de la japoniaiserie comprenez-vous. Les plus anciens savent, ils savent à quel point les pages de leurs volumes de Dragon Ball se décrochaient toutes seules après deux ou trois lectures à peine. Y'a pas de respect chez eux, ni pour l'œuvre et encore moins pour le lecteur. Et c'est encore parce qu'ils méprisent autant l'un et l'autre qu'ils se seront fait les complices du merchandising tournant autour d'une grosse franchise : Pokémon.

Glénat et Pokémon : La Grande Aventure, c'est une histoire d'amour comme on en fait peu. Heureusement d'ailleurs. Celle d'une maison d'édition sans scrupule qui vient à la rencontre d'une tentative minable de faire du fric à pas cher en parasitant un jeu-vidéo réputé.
Quand le déplorable et le lamentable se croisent, le mariage se veut prometteur. Il n'y a pas à s'y tromper, le résultat sera, évidemment, calamiteux. Et, puisque Glénat tient finalement davantage du proxénète que du mari responsable, il se débarrassera de la série une fois que celle-ci aura cessé d'être suffisamment rentable. C'est une spécialité de la maison ; elle s'empare d'un titre pour surfer sur la tendance du moment et l'abandonne en cours de parution dès lors où le fric ne rentre plus assez. Et le lecteur dans tout ça ? Mais on l'emmerde le lecteur, il avait qu'à acheter les volumes reliés qualité PQ à raison de treize à la douzaine s'il avait voulu que la suite soit un jour diffusée.
Kurokawa aura finalement récupéré le bâton merdeux après que ce dernier n'ait été abandonné en rase campagne. La décision éditoriale et commerciale ne fut pas des plus avisées à mon avis, mais elle attestait en tout cas d'un respect pour les lecteurs qui souhaitaient aller au bout de leur collection.

Mais parfaitement entre nous, à moins d'avoir un grain, je vois mal ce qui pourrait motiver qui que ce soit de se lancer cette... grande aventure que tous connaissent déjà par cœur. Car ne nous leurrons pas, sauf exceptions notoires, liront Pokémon : La Grande Aventure ceux qui se seront amourachés de la franchise après avoir joué au jeu. Or, le manga ne fait ici que reprendre étape par étape le parcours du jeu-vidéo. En moins bien, évidemment, car l'aspect immersif est ici à proscrire.

Certains ont peut-être espéré que leur héros, muet dans le jeu-vidéo, n'ait ici la langue plus pendue. Ceux-là seront récompensés... au-delà de leurs espérances. Le crachoir sera bien rempli alors que les personnages principaux qui se succèderont n'auront finalement rien à dire, sans pour autant manquer de l'exprimer à chaque occasion pour ne pas dire à chaque case. Ça brasse, ça meuble, ça s'agite mais ça ne dit rien au fond, ça suit juste un scénario que l'on sait écrit du début à la fin en en remaniant à peine les plus infimes détails afin de donner le change.
Ce n'est déjà pas bien jojo de récupérer une franchise pour faire du blé sur son dos, mais ça l'est encore moins quand on ne se donne pas même la peine de la gratifier d'une histoire originale. Les auteurs ne chercheront même pas à donner ne serait-ce que l'impression qu'ils dessinent Pokémon : La Grande Aventure pour une autre raison que de pouvoir traire la licence et s'abreuver goulument à ses mamelles grasses et généreuses. Les auteurs furent-ils seulement les scénaristes de ce qu'ils proposeront ? Ils m'apparaissent, au vu du travail rendu, comme des mercenaires à qui leur maison d'édition leur aura transmis un script. Les Yes-Man du manga, simplement prêts à se soumettre aux desideratas de la production aussi longtemps que cette dernière continuera de faire pleuvoir les biftons au-dessus de leurs têtes.

Pensez-vous seulement qu'avec si peu à se préoccuper - car l'intrigue est toute écrite - lesdits auteurs auraient au moins pu s'appliquer sur le dessin ? Mais il est en fut tout simplement hors de question ! Ce sera lamentable de bout en bout sans jamais chercher à s'améliorer. Pire encore, les dessins trouveront moyen de s'avilir au gré des tomes se succédant. Il y a là quelque chose de prodigieux à prendre ses lecteurs pour des cons et à leur faire comprendre en quelle mésestime on les tient de page en page. La forfaiture est absolue, le foutage de gueule, intégral.

Peut-être cela tient-il au fait qu'ils savaient à qui ils s'adressaient : à de jeunes enfants.
La franchise était jeune en ce temps-là, et si, aujourd'hui, elle a près d'un quart de siècle - vous aussi vous avez pris un coup de vieux tout d'un coup ? - et s'adresse à de jeunes adultes décérébrés, elle se voulait au départ la cible des plus jeunes. Et s'ils sont jeunes, à quoi bon faire des efforts ? Pourquoi mériteraient-ils de la qualité après tout, ils n'ont pas l'esprit critique pour la voir là où elle est. Et c'est avec ce genre de calculs qu'une génération entière de lecteurs mangas se seront, dès le plus jeune âge, gavés de merde au point de ne plus manger que ça. Faire pourrir l'arbre par la racine, c'est s'assurer qu'il ne donne jamais de bons fruits. Pokémon : La Grande Aventure, comme bon nombre de production culturelles adressées à la jeunesse, constitue un crime contre l'humanité à retardement tant il pourrit l'imaginaire pourtant fertile d'une jeunesse que ses auteurs auront allègrement méprisé et, de ce fait, grandement terni.

Les premières pages sauront rapidement vous convaincre que le ton se voulait très enfantin et ne pouvait s'adresser à nul autre que des moins de douze ans. Le ton, les dessins - merdiques encore une fois - et même jusqu'à tout ce qui aura charpenté la structure du récit. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les auteurs ne se seront pas foulés. Quand on sait que le badge roche s'obtient en dix pages et que le héros obtient un Tartard dès le premier volume, on a compris avec quelle rigueur les auteurs s'étaient attelés à la rédaction et à la mise en scène de leur «Aventure» qui n'est, rappelons-le, ni plus ni moins que le déroulé du jeu-vidéo avec quelques vagues alternatives.

Bien entendu, et je ne pense pas qu'il soit utile de le préciser, aucun personnage ne sera développé. Le manga ne se veut pas ici une œuvre mais s'accepte docilement et sans remord comme un produit. Un produit dérivé qui plus est. Ça n'est là que pour vendre la soupe de Pokémon le jeu-vidéo qui, je le crois, n'avait pas besoin d'aide pour se vendre davantage. Pas de cette aide ci en tout cas.
Quelle aventure mes aïeux, celle de personnages aux variables ténues ne répondant qu'à des fonctions simples, contraints de marcher comme des funambules ivres sur le fil directeur de l'intrigue, ce dernier, rongé par l'absence flagrante d'inspiration de ses auteurs. Que tout cela est gênant à regarder et plus encore à lire. L'affaire est juste bonne à vous faire relativiser la version animée qui est... ce qu'elle est, ce qui, déjà, en dit long à son sujet.

Figurez-vous que la chienlit s'étale sur chacune des générations de pokémon parues à ce jour. Ce qui, fatalement, implique que la série aura non seulement trouvé des lecteurs, mais les aura en plus gardés en otage pendant plus de deux décennies de parution. Je vous avoue m'en étonner. Mes lecteurs assidus le savent pertinemment, je ne fais pas grand cas de l'esprit critique du lecteur de Shônen-moyen, mais tout de même... s'astreindre à manger du vide en croyant s'en régaler, ça me dépasse. Ça dépasse tout ce qui se conçoit de scientifique. Un rat de laboratoire serait mort après avoir subi ce qu'ils se sont infligés durant si longtemps, mais pas eux. Ça ne relève plus seulement de la coprophagie frénétique mais du mithridatisme improbable. En un sens, c'est admirable. Mais dans quel sens exactement ? Je ne saurais vous le dire.
L'humanité est vraiment une chose fascinante. Une chose qui gagnerait toutefois à se doter d'un minimum de bon goût une fois de temps en temps afin que les tentatives éditoriales motivées par le seul profit n'aient aucune emprise sur elle. Mais à écrire ceci, je sais bien que je ne fais que pousser un énième cri dans le désert. Un cri las et désespéré, mais un cri tout de même.

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