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Car parmi tous les souvenirs ceux de l'enfance sont les pires, ceux de l'enfance vous déchirent.

Avis sur Quartier lointain : L’Intégrale

Avatar Lehane
Critique publiée par le

Quartier lointain est un peu le fantasme de chacun d'entre nous. Imaginez-vous repartir directement en enfance pour une certaine durée, avoir l'occasion de réparer des erreurs passées et même peut-être, changer le cours de sa propre vie. S'il y a bien une chose que l'on aimerait modeler à sa façon, c'est le temps. Le temps qui s'écoule trop vite, sans qu'on ne puisse l'arrêter, sans même qu'on s'en rende compte. Un matin vous êtes jeunes, vous avez la vie devant vous, un bonheur de tous les instants à dévorer miettes par miettes, puis vous vous réveillez vieux, usés, fatigués, vous ne rêvez que d'une chose... revenir au tant béni de votre enfance. C'est ce qui arrive à Hiroshi, quadragénaire à moitié alcoolique, trop acharné à travailler et à picoler pour porter de l'attention à sa femme et ses deux filles. Un jour, alors qu'il pense partir pour Tokyo, il se retrouve (miraculeusement) dans un train en direction du village de son enfance. Arrivé sur les lieux, il va rendre visite à la tombe de sa mère avant d'être foudroyé et renvoyé dans le lointain passé de son adolescence.

Hiroshi a maintenant 14 ans. Il retrouve l'école, ses anciens camarades, sa famille... Il réapprend entièrement les vieilles habitudes et tente tant bien que mal de se réintégrer dans un quotidien qu'il était persuadé d'avoir oublié. Hiroshi semble tout découvrir à nouveau, le parfum de la cuisine, les bavardages incessants de sa petite soeur, les cerisiers du parc, et même l'amour en la personne de Tomoko. Hiroshi a surtout la chance d'avoir gardé sa mentalité d'adulte, et par conséquent se retrouve embarqué dans un tourbillion temporel semblant avoir pour unique but de lui faire prendre conscience de ses actes et lui faire prendre du recul quant à une multitude de questionnements sur son existence. Il renaît littéralement, dans ce corps vif d'adolescent, une nouvelle force, souple, dynamique, loin de la cabosse qu'il traîne partout avec lui depuis trop longtemps. C'est le parcours initiatique d'un homme de 40 ans (mieux vaut tard que jamais), une leçon de vie qui va tout lui réapprendre en détail et le faire réfléchir quant à ses choix (passés autant que futurs, donc). Car Hiroshi et sa famille ont été frappé d'un drame, la fuite inattendue du père parti pour ne plus jamais revenir. Alors qu'il revit une adolescence rêvée, fantasmée, idéale, il va devoir faire face au lourd poids de la tragédie à venir, et si possible, empêcher son père de s'enfuir. Hiroshi est obsédé à l'idée de retenir son père, d'un quelconque moyen, de découvrir le pourquoi de son départ, les failles engendrées par sa vie familiale, à priori si heureuse, et par conséquent découvrir un père qu'il ne connaissait finalement pas.

Quartier lointain est un bijou d'humanité tant il touche à tout un tas de sujets proches à tous. Jirô Taniguchi illustre ici une histoire universelle, parlant directement à/de l'intimité du lecteur, qui pourtant, sans avoir vécu l'enfance du héros, en devient nostalgique. Ce voyage temporel semble être une nécessité pour le personnage de comprendre des choses essentielles à sa vie et donc à celle de sa propre famille qu'il n'avait pu percevoir avant. Etonnement, il en ressort grandi, mûri, fort et enfin capable de prendre une décision judicieuse quant à son histoire personnelle semblant toute tracée pour suivre celle de son père. Hiroshi s'évade lui aussi, dans l'alcool et l'adultère, d'une vie qu'il n'a pas voulu, qu'il endure, malgré l'amour évident qu'il porte à sa famille.

L'oeuvre de Taniguchi est pourtant belle et bien témoin d'une chose, le temps de ne peut réparer complètement les blessures, mais peut-être, s'il on y croit, les atténuer et permettre à chacun de pardonner les mauvais souvenirs. Hiroshi, malgré toute sa bonne volonté, ne peut être plus puissant que la fatalité du temps et de la vie, des actions passées, il peut revivre, oui, mais pas complètement modifier le passé, car la vie est faite ainsi et qu'il faut juste savoir l'accepter. Quartier lointain, traité par un autre auteur, aurait certainement pu devenir une œuvre de SF où le héros, prit d'un élan de bravoure, aurait changé le cours malheureux du monde. Taniguchi se place ici à hauteur humaine, de façon à rendre le propos profondément honnête et universel. Il illustre d'une main de maître, avec une immense finesse et une douce mélancolie, dans une envolée d'émotions, la douleur du souvenir tout autant que la beauté de l'enfance envolée, celle qui nous chamboule et nous bouleverse, quand les yeux tournés vers elle, nous nous obstinons à regretter infiniment notre propre Quartier lointain.

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