Voyage onirique au pays des songes

Avis sur Sandman (1989 - 1996)

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Malgré son appartenance au médium de la bande-dessinée, cette oeuvre est considérée par d'aucuns comme un véritable chef d'oeuvre de littérature. Rien d'étonnant à ce qu'elle ait remporté en 1991 le prix World Fantasy pour l'un de ses segments narratifs, la « nouvelle » « Songe d'une nuit d'été » qui rend hommage à la fameuse pièce de William Shakespeare.
Contrairement à ce que le titre pourrait laisser présager, "Sandman" ne traite point de super-héros en collants, ni d'un quelconque justicier voué à aider la veuve et l'orphelin, ce qui, compte tenu de la sur-représentation du genre dans les comics étasuniens, est une véritable bouffée d'air frais. Des auteurs aussi talentueux qu'Alan Moore se sont certes appliqués à intelligemment déconstruire cette facette de la culture américaine ("Watchmen", "Top 10", etc.), mais la création artistique ne doit pas être freinée par des effets de mode soumis à la contingence des évènements, à l'instar des pulps des années 30 ou des aventures de pirates.

Nous avons ici affaire à une œuvre de dark fantasy mêlant avec brio récits intimistes et concepts ésotériques. Tout s'articule autour du Maître des rêves, ou plutôt l'incarnation du Rêve. Il est connu sous bien d'autres appellations, comme Morphée ou le Marchand de Sable, pour citer les plus courantes.
Lui-même appartient à un panthéon d'êtres éthérés nommés les Infinis. Chacun dispose de son royaume inter-dimensionnel et représente un aspect de l'inconscient collectif : Désespoir, Destruction, Délire, Désir, Mort et Destin, autrement dit les Sept D (avec « Dream » et « Death » dans la version anglaise).

Comme le montre le comics, les relations qui se nouent au sein de cette famille dysfonctionnelle sont assez particulières. Mais l'écrivain et scénariste Neil Gaiman est parvenu avec brio à prendre le contre-pied de certains clichés en faisant par exemple de la Mort un personnage féminin positif et la plus sûr alliée du Rêve, à contrario du Désir.
Néanmoins, il n'y a pas d'antagoniste à proprement parler au sein de la diégèse de l’oeuvre. Ces entités agissent conformément à leur nature et la mission qui leur a été confiée, ce que Morphée prend d'ailleurs très à cœur, mais ces préceptes font peu de cas des versatilités de la morale humaine.

Sur ce plan immatériel, bien d'autres divinités viennent s'inviter à la partie avec les Infinis, issues de mythologies diverses et variées, de la déesse égyptienne Bastet aux sorcières en passant par les Furies grecques ou encore Lucifer.
Ce dernier s'avérera d'ailleurs bien plus complexe et ambivalent qu’on pourrait le croire compte tenu du rôle qui lui a été assigné, comme l'illustre à merveille « La Saison des Brumes », sans doute l'un des plus beaux segments de la série, qui s'appuie entre autres sur "Le Paradis perdu" de John Milton.

Nous n'avons pas vraiment abordé l'histoire du comics et ce pour diverses raisons. Tout d'abord parce qu'il vaut mieux découvrir par soi-même cette œuvre afin de mieux savourer ce qu'elle a à nous offrir en matière de contes et légendes et en apprécier ainsi toutes les subtilités.
Ensuite parce que ce qu'on pourrait considérer comme le fil conducteur de l'intrigue est entrecoupé de nombreux récits de prime abord anecdotiques, en réalité d'une importance capitale pour mieux cerner le caractère du Rêve et l'évolution de sa personnalité dans le cadre de la lutte qu’il mène contre lui-même.

Emprisonné pendant plus de 70 ans par une organisation occulte qui cherchait à invoquer sa soeur, Mort, pour accéder à la jouvence éternelle, avant d’enfin parvenir à s'évader, Morphée a été profondément affecté par sa captivité. Son royaume est tombé en ruine et il lui faut tout reconstruire.
Le comics s'enracine dans différentes époques, mais vise essentiellement à mettre en exergue l'humanisation progressive d'un personnage aussi mystérieux que fascinant, caractérisé jusqu'alors par une profonde inertie face aux altérations et changements du monde avant d'être rattrapé par ces derniers. L'exact contraire de Destruction, qui a quant à lui complètement embrassé ces bouleversements et fluctuations.

Très à cheval sur les règles et profondément romantique, ce qui n’empêche pas un certain égoïsme, Rêve sera confronté à ses contradictions et amené à remettre en question certains choix passés, à l'instar du sort réservé à une mortelle dont il était tombé amoureux, jusqu'à s'engager sur un chemin inéluctable.

Malgré la gravité des thèmes abordés, les multiples personnages secondaires attachants qui gravitent autour de cette entité permettent d'alléger le récit et d'en partie dé-sacraliser cette figure. La désenchantement du monde est d'ailleurs l'un des sujets clés de Sandman, ce qu'illustrent à merveille les interactions entre les Infinis et certains individus issus du commun des mortels.
L'une des relations les plus fortes et touchantes de la série est sans conteste celle qui unit Morphée à l'écrivain britannique William Shakespeare suite au contrat faustien qu'ils ont conclu, jusqu'à leurs ultimes retrouvailles, au crépuscule d'une vie. Mais d'autres passages, à l'instar des moments vécus par un homme dont le souhait d'immortalité s'est vu exaucé, offrent un fugace aperçu de l'existence humaine et ses aléas.

L'univers déployé est certes sombre, mais c'est avant tout l'onirisme qui prime. L'auteur réussit à faire en sorte qu'on s'identifie pleinement à des êtres pourtant quasi-divins et assez déconnectés des basses préoccupations matérielles de notre monde.
Neil Gaiman est particulièrement ingénieux pour ce qui est de conter les histoires en s'inspirant de la tradition orale et ancrant ses récits dans une mythologie palpable, tout en brassant des références extrêmement hétéroclites. Il parvient à donner une réelle cohésion à une œuvre au sein de laquelle récit intimiste et ésotérisme se marient à merveille. Le scénariste offre de surcroît de nombreuses séquences qui sauront autant amuser le lecteur que l'émouvoir. Malgré la noirceur et l'issue tragique de nombreuses histoires, cette bande-dessinée est d’une beauté unique.

Ajoutons à cela de superbes dessins toujours mis au service du récit, malgré l'alternance entre des artistes aux styles parfois très tranchés et assez différents les uns des autres. Cela n'empêche pas bien sûr d’avoir ses préférences.
À titre personnel, je considère que le segment dédié au conte de Bagdad est une merveille autant du point de vue de la narration que sur le plan visuel.

Globalement, "Sandman" peut être considéré comme un vrai bijou dans le domaine des romans graphiques, avec une myriade d'esthétiques et de niveaux de lecture qui donnent du corps à cette mythologie moderne. C'est assurément une bande-dessinée que je ne peux que vous recommander.

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