L’antichambre de Sodome et Gomorrhe

Avis sur Satanie

Avatar Marius Jouanny
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Curieux destin éditorial que ce « Satanie ». Initialement prévu en deux tomes chez Dargaud dont le premier est sorti en 2011, les ventes furent trop décevantes pour que l’éditeur consente à publier la deuxième moitié du récit. Le constat est désespérant : un tel fonctionnement de publication de la BD française empêche, notamment à cause de la systématisation des diptyques, que des auteurs aussi importants que Vehlmann et les Kerascoët s’assurent du respect de leurs œuvres et de leur entière publication (en plus d’un statut social moins précaire, mais c’est une autre histoire). Apportant une lueur d’espoir réjouissante, l’éditeur Soleil a finalement décidé de rééditer l’ouvrage entièrement en un seul tome en novembre dernier, ou la victoire de l’expression artistique sur le pragmatisme économique.

Scénario : Aux allures de « Voyage au centre de la Terre », le récit s’articule autour d’une expédition de sauvetage en profondeur, composée aussi bien d’un darwiniste quelque peu idéaliste que d’un ecclésiastique et d’une jeune fille débrouillarde, tous à la recherche du frère de cette dernière. Ce scientifique éperdu s’est en effet égaré dans les boyaux de la Terre quelques mois auparavant, alors qu’il tentait de découvrir le chaînon manquant entre le singe et l’homme, qu’il se représente comme une civilisation souterraine infiniment supérieure aux barbares de la surface que nous sommes. Autant dire que la dimension mythologique de « Satanie » est essentielle : il est question de s’engouffrer dans le lieu le plus anxiogène et dangereux qui soit pour confirmer l’hypothèse boursoufflée d’utopie, ou la faire tomber en déliquescence.

Dessin : Si je devais dresser un classement des quinze dessinateurs de bande dessinée apparus dans les années 2000 les plus talentueux, les Kerascoët, couple démiurge symbolisant à la perfection les bienfaits du dessin à quatre mains, y figureraient aisément. Après deux tomes de « Donjon Crépuscule » et « Beauté », ils construisent un nouvel univers féérique, à la grammaire visuelle émoustillante d’inventivité, de détails et de couleurs bariolées. Ils s’approprient à bras-le-corps le postulat excitant de l’exploration d’un monde inconnu parallèle au nôtre pour donner une vision toute personnelle d’un écosystème révélant rapidement son caractère infernal. L’environnement organique dégage l’odeur tiède et imprégnante de la chair plutôt que celle d’une fournaise aride : cette faune et cette flore en constant mouvement entropique prennent la forme d’une fleur aphrodisiaque et vénéneuse.

Pour : Face à une telle beauté fatale, Vehlmann manipule un contenu idéologique passionnant : lorsque les convictions se confrontent à l’irrationnel, la croyance religieuse est paradoxalement moins dépaysée que la rationalité scientifique. L’idéalisme évolutionniste se révèle alors la plus immatures des logiques : il en vient à admirer l’animosité hédoniste qui règne dans un monde où le danger immédiat de la nature ne laisse aucun répit. Quant à la religion, elle n’est pas moins pervertie par sa volonté inébranlable de plier l’autre à sa doctrine. Au milieu de cette dichotomie, la jeune fille dont la candeur et l’amour pour son frère traduisent une force vitale inouïe et improbable semble constituer le contrepoint salvateur, à moins que ses affects ne l’emprisonnent tout autant.

Contre : Il faut bien admettre que la première partie du récit, laissant l’amertume du superficiel, avec quelques épisodes comme celui de la brève escale dans une communauté auto-suffisante d’humains à la marge est quelque peu convenue et ne fait qu’effleurer des pistes de réflexions qui prennent tout leur consistance par la suite. L’échec commercial de la première publication de « Satanie » est de fait plus compréhensible.

Pour conclure : Après « Jolies Ténèbres », Vehlmann et les Kérascoët proposent un nouveau conte désenchanté, où le mouvement est encore celui de la déconstruction morbide et sans issue. Les rapports d’échelle entre les deux cadres narratifs sont pourtant opposés : l’un se place à hauteur d’insecte, et l’autre donne à voir le vertige macroscopique d’un organisme infiniment grand. S’il n’y a pas dans « Satanie » cette féroce ironie teintée d’humour noir qui glace le sang, l’approche très sensuelle des auteurs réchauffe au contraire. Et au vue du récent « L’Herbier Sauvage » et des projets futurs de Vehlmann, on peut dire que « Satanie » n’est qu’un prélude à l’érotisation de l’imaginaire du prolifique scénariste.

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