Expansion de la conscience

Avis sur Say You Want a Revolution - The Invisibles, tome 1

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Ce tome est le premier de la série qui en compte 7 ; il comprend les épisodes 1 à 8 parus en 1994/1995.

Épisodes 1 à 4 (illustrations de Steve Yeowell) - À coté des pyramides d'Égypte, King Mob reçoit un oracle de la part d'un égyptien : le cycle a recommencé et il sera placé sous le signe du scarabée. À Liverpool, ou dans sa proche banlieue, Dane McGowan est un adolescent rebelle, en lutte contre le système qu'il juge oppressif. Il combat l'establishment en incendiant la bibliothèque de son lycée, en volant une voiture avec ses potes, etc. Il s'agit d'un élève brillant mais rétif à l'autorité. Après une infraction plus ignoble au cours de laquelle il se fait gauler, le juge l'envoie dans un centre de redressement où le directeur assure à chaque pensionnaire qu'il saura le faire rentrer dans le moule conformiste de la société. McGowan y découvre des méthodes peu traditionnelles. King Mob le fait échapper en lui proposant une place au sein d'une cellule d'activistes appartenant à un mouvement révolutionnaire plus vaste désigné sous le terme d'Invisibles.

Épisodes 5 à 8 (dessins de Jill Thompson, encrage de Dennis Cramer) - Dane McGowan a traversé les différentes épreuves d'initiation et il a rejoint la cellule composée de King Mob, Ragged Robin, Boy et Lord Fanny. King Mob les entraîne dans une mission à l'époque de la révolution française pour retrouver le marquis Donatien Alphonse François de Sade. Les autres estiment la mission risquée du fait qu'Orlando (un ennemi mystérieux) rôde à l'époque contemporaine à la recherche des Invisibles.

Après Doom Patrol, Grant Morrison propose une nouvelle série éditée par Vertigo (la branche adulte de DC Comics). Elle comprendra 59 épisodes réédités en 7 tomes. Pour ce début Morrison propose au lecteur de découvrir le monde complexe des Invisibles en même temps que Dane McGowan ; ce dispositif permet d'absorber les informations au fur et à mesure. Sauf que non, car chaque épisode regorge d'informations diverses, de citations, de références culturelles et de concepts complexes. Grant Morrison s'attaque à sa façon idiosyncrasique au sens de la vie. Or il dispose de munitions intellectuelles pléthoriques et ébouriffantes.

Dans la première partie, Morrison commence par évoquer la nature cyclique de la réalité, pour ensuite bifurquer vers une apparition venue du passé, en étant passé par une image iconique de la rébellion. Il faut voir la pleine page dans laquelle Dane McGowan tient un cocktail Molotov en hurlant un énorme "Fuck !", la rébellion adolescente à l'état brut, mais aussi la révolution tout court qui ne peut pas se faire sans détruire le monde existant. Et puis Dane contemple John Lennon et Stuart Sutcliffe évoquant le futur de ce dernier alors qu'il s'apprête à quitter les Beatles. Avec la connaissance de l'avenir, Dane (et le lecteur avec lui) comprend le message sur les occasions ratées, sur le fait qu'on a qu'une vie. Jusque là tout va bien, les références sont évidentes et facilement compréhensibles. Globalement le récit correspond à une phase d'initiation assez classique : la maison de correction est presque caricaturale dans son objectif de transformer des chevilles carrées en chevilles rondes pour qu'elles rentrent dans un trou rond, en endoctrinant les jeunes rebelles pour qu'ils contribuent à la société. L'expansion de conscience de Dane McGowan se fera par l'intermédiaire d'un clochard citant Le roi Lear, avec une drogue agissant sur l'esprit pour l'ouvrir à de nouvelles formes de perceptions et de nouvelles réalités, et se terminant par un test de confiance.

Toutefois, au fur et à mesure de la lecture, il apparaît que Morrison ne se contente pas d'une variation inventive sur le rite de passage, beaucoup de dialogues constituent autant d'échos d'éléments culturels disparates. Tom O'Bedlam déclamant Shakespeare correspond aussi bien à la figure du clochard céleste, qu'à une forme bien réelle d'invisibilité (celle des exclus de la société). Tom O'Bedlam déclare également que langage hypnotise l'individu et l'enferme dans des petites boîtes étiquetées. Ce n'est qu'un petit phylactère perdu en page 4 de l'épisode 4, une phrase parmi tant d'autres dans la conversation entre Tom et Dane. Tout d'un coup Morrison est en prise sur les théories de Jacques Lacan et sur celles de Robert Anton Wilson. On ne triche plus là, on ne fait plus semblant, Morrison indique comme ça en passant que cette histoire est vitale pour lui, qu'il y met son propre parcours intellectuel, ses interrogations et ses recherches. Les références à la contre-culture des années 1960 ne se limitent à convoquer le presque Beatle, il y a donc aussi Robert Anton Wilson, mais aussi l'usage de la drogue comme révélateur de pans de la réalité autrement inaccessibles, des morceaux de poésie à base d'associations libres d'idées insérées dans un flux de pensée, la démesure de la célébrité dérisoire (le chiffre 9 est devenu plus célèbre que Jésus Christ, une variation ironique des propos de Lennon relatifs à la célébrité des Beatles), la lutte des classes sous forme de chasse à cour (les nobles en habits de chasse traquant le clochard dans les rues jusqu'à la mise à mort), la plaque d'immatriculation (KAR 102C) identique à celle de Patrick McGoohan dans le Prisonnier, etc.

Morrison accélère nettement avec la deuxième partie car il utilise aussi bien une peinture de Nicolas Poussin, que des extraits de la poésie de George Byron et Percy Shelley (mais aussi leur biographie), Les 120 journées de Sodome et des théories du complot sur fond de secrets chrétiens obscurs (François Bérenger Saunière), l'inclusion de personnages historiques comme Guiseppe Balsamo, le Comte de Saint Germain et Donatien Alphonse François de Sade. Du coup pour apprécier cette lecture, soit vous disposez d'une grande culture, soit vous allez chercher le sens de ces références (je suis dans la deuxième catégorie). En plus Morrison n'a pas complètement abandonné la contre culture (puisqu'il cite encore Timothy Leary), ni Shakespeare (citations de La tempête).

Et la partie graphique ? Les illustrations de Steve Yeowell m'ont longtemps retenu de tenter cette lecture, car si elles sont professionnelles, elles proposent un esthétisme assez sec qui n'est pas là pour faire joli. On s'y habitue après le premier épisode. Par contre Yeowell dessine servilement et fidèlement ce que demande Morrison ; il n'y a donc pas d'écart par rapport à la structure très complexe et pensée très en amont. Jill Thompson possède également un style un peu esquissé, mais plus agréable en termes de compositions de cases et d'aspect des vêtements et des éléments de décors. Ses images sont plus facilement lisibles et deviennent parfois mémorables. En particulier elle donne une interprétation frappante du trio féminin représentant les 3 âges (vierge, mère, mégère).

Vous qui vous lancez dans l'aventure de la lecture de cette histoire, abandonnez toute préconception et préparez-vous à l'expansion de votre conscience. Vous ne regarderez plus un scarabée de la même manière, vous chercherez le graffiti Barbelith sur chaque mur, vous guetterez le visage du Marquis de Sade sur chaque passant. Le tome suivant est Apocalipstick (épisodes 9 à 16).

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