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"Et à l'instant, tout autour de moi, le monde est devenu blanc."

Avis sur Tintin au Tibet - Les Aventures de Tintin, tome 20

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Il y a au début de tout un rêve. Celui où l'être aimé souffre, appelle à l'aide, promis à une mort prochaine. Tintin voit Tchang, seul ami de son âge, devenu lors de son aventure en Chine son frère de coeur. Le rêve parle de vie, dans un décor de mort. La vie réelle, banale, celle des journaux, ne laisse, elle, aucune place à l'espoir. Malgré tout, Tintin va décider de suivre l'impalpable, la folie de la foi. Tintin n'a plus rien du cartésien sans saveur que l'on croyait connaitre. Il pleure, s'entête, continue d'avancer malgré l'avis unanimement négatif des autres personnages, dans un décor grandiose d'une blancheur presque douloureuse.

C'est l'album où il n'y a pas de méchants, comme en pied de nez à la prolifération feuilletonesque du mal lors de l'opus précédent.

C'est l'album où il n'y a pas de personnages secondaires récurrents, malgré une courte apparition de Tournesol.

C'est l'album où Tintin découvre l'ours en peluche d'un enfant décédé lors du crash de l'avion pris par Tchang, celui aussi où Haddock prépare son sacrifice en dégainant la lame de son couteau pour épargner la vie de Tintin qui refuse de l'abandonner.

C'est l'album le plus pur d'Hergé, celui qui donne tout son sens à sa religion de la ligne claire.

Le rêve inaugural de Tintin, jamais montré, témoigne de sa relation mystique avec le monde. Celui de Haddock, ostensiblement dévoilé, est confus, burlesque et empreint de frustration. Le premier est prémonitoire et trace le chemin du héros vers son destin. Le second est une billevesée d'ivrogne et est entièrement tourné vers les contrariétés du passé et du présent. Cette différence fondamentale entre les deux personnages principaux de l'aventure est édifiante: Tintin est celui qui ne se retourne pas, l'Orphée moderne qui va jusqu'au bout de sa quête et parvient à ramener l'être aimé des griffes de la mort. L'album tout entier prend une connotation mythique rehaussée par la simplicité de sa structure. La mission est effectivement d'une limpidité de cristal: c'est une ascension constante en quête d'un dépassement de soi. On marche ou on s'arrête. L'échec, s'il a lieu, ne sera dû à personne d'autre qu'à soi-même. C'est dans ce contexte que devient remarquable la solitude de Tintin, incompris par tout le monde, et même par le lama qui, du haut de son autorité bouddhique, est incapable de reconnaitre les motivations spirituelles du jeune reporter. Haddock, sans cesse au bord du renoncement, ira même jusqu'à abandonner brièvement son éternel compagnon. Oui, pendant un court moment, vers la fin de l'album, Tintin retrouve sa condition d'autrefois, son dépouillement originel, perdu dans un petit village où les enfants pauvrement habillés se ruent vers l'étranger pour lui tirer la langue en signe de bienvenue. Sans doute le passage le plus rustique et authentique de toute la saga.

Ce renoncement de soi-même et, s'il le faut, de sa propre vie, dont fait preuve Tintin entre en résonance avec le bouddhisme qui intervient en toile de fond grâce aux moines de la lamaserie. Un message spirituel tout en subtilité puisque le côté religieux de cette communauté n'est (hélas ?) pas exploré. Qu'à cela ne tienne, Hergé peut ainsi traiter d'un héroïsme universel: après le refus de Tintin qui déclare "Jamais ! Nous nous sauverons ensemble ou nous périrons ensemble !", le capitaine fait montre d'un acte de dévotion à nulle autre pareille en s'apprêtant à couper lui-même la corde qui le retient à Tintin et qui menace de les faire tomber tous les deux dans le vide. C'est à ce moment que leur guide, Tharkey, poussé par le remord, revient vers eux alors qu'aucune raison ordinaire ne l'y poussait. Un peu plus tard, même Milou, après la perte d'un message de S.O.S. due à sa gourmandise, risque de se faire battre à mort à force de harceler les moines dans le but de sauver l'équipée de Tintin d'une avalanche. C'est comme si l'héroïsme du reporter était contagieux, une fièvre fraternelle qui frappe tous ceux qui le côtoient.

Cette quête cathartique, Hergé a commencé à l'entreprendre en 1958 et ne l'achèvera qu'à la toute fin 1959, à un moment où son humeur dépressive connait son point culminant. Tourmenté par sa situation amoureuse (il ne ressent plus rien pour sa femme Germaine et aimerait la quitter pour sa maitresse Fanny) et sa fatigue extrême due à son rythme de travail, il est assailli par des cauchemars dans lesquels il se retrouve submergé par une blancheur sépulcrale. Sa situation le mène à entamer une psychanalyse avec un certain docteur Ricklyn, disciple du célèbre Carl Gustav Jung, qui lui conseille purement et simplement d'arrêter de travailler pendant une période indéterminée. A l'encontre de cet avis médical, l'auteur, à présent cinquantenaire, va pourtant continuer coûte que coûte son "Tintin au Tibet", dans des conditions certes difficiles mais avec une obstination qui n'a rien à envier à celle de son jeune héros. Le travail accompli se révèlera être la meilleure des thérapies. Plus que ça, une véritable quête artistique à la recherche de son inspiration vacillante.

Si le Graal choisi est le jeune Tchang rencontré durant "Le Lotus bleu", ce n'est pas un hasard: depuis des années, Hergé est à la recherche de l'ami chinois du même nom avec qui il créa l'un des albums les plus importants de sa carrière (cf. ma critique du Lotus bleu). "Tintin au Tibet" retranscrit donc, en plus de tout le reste, la peine profonde ressentie d'être séparé depuis si longtemps de celui qui changea si profondément sa vision du monde et de "l'étranger". Les retrouvailles eurent finalement bien lieu, en 1981, peu de temps avant la mort de Hergé qui déplora l'ampleur médiatique de l'évènement qui lui permit néanmoins certainement d'atteindre, au moins sur le plan intime, à une sorte de paix et de soulagement avant de s'éteindre.

Sur le plan technique, si aucun voyage au Tibet ne fut au programme des Studios Hergé, une riche documentation fut, une fois de plus, à la base de ce que je considère comme le plus bel album de la saga. Même le Yéti est abordé avec une certaine rigueur documentaire, si la chose est possible, grâce à la rencontre de l'équipe avec l'alpiniste Maurice Herzog qui affirmait avoir rencontré la créature, ainsi qu'à la collaboration avec l'ami d'Hergé Bernard Heuvelmans, qui l'avait déjà aidé au moment d'écrire "Objectif Lune". Touche à tout scientifique, Heuvelmans est surtout le créateur de la cryptozoologie, l'étude des animaux mythiques qui se penche sur l'analyse des preuves de leur existence dans le but d'éloigner les canulars et autres superstitions.

Résultat de tout ce travail ? L'album respire de bout en bout la sincérité et l'émerveillement en même temps que la terreur face aux forces de la nature. Cette fois, la mise en scène n'hésite pas à offrir quelques superbes vues sur le décor époustouflant de l'Himalaya et chaque case se transforme en un véritable petit tableau qui nous transporte sans difficulté vers les trésors visuels de l'Orient. L'immersion est totale et mon seul regret est de ne pas avoir eu plus de moments de rencontres avec la culture autochtone. Il ne s'agit bien sûr que d'une doléance toute personnelle mais, plutôt que d'étendre les péripéties comiques et un peu vaines en Inde au début de l'aventure, j'aurais trouvé plus judicieux et poétique d'approfondir quelque peu le mode de vie des moines de la lamaserie, prétexte à une harmonie visuelle proche de la perfection.

Malgré cette légère déception, "Tintin au Tibet" reste pour moi le chef-d'oeuvre de Hergé. L'aventure par laquelle il se dévoile le plus, à la fois simple et mystique, mélancolique et touchante. Celle par laquelle, sans rien combattre d'autre que la résignation universelle d'un monde désenchanté, Tintin acquiert ses lettres de noblesse.

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