Prologue: Et si la boucle était bouclée ?

Avis sur Tintin au pays des Soviets - Les Aventures de...

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Né le 22 mai 1907 à Bruxelles, capitale aujourd'hui mondialement connue pour ses auteurs de BD et ses djihadistes, Georges Rémi est le premier enfant d'un couple de classe moyenne appartenant à la droite catholique. Dès ses premières années d'école, Georges griffonne sur ses cahiers, au grand dam de ses instituteurs. Des animaux, des soldats, des Indiens... Parfois, il dessine même dans les cahiers de son amie Marie-Louise van Cutsem , surnommée "Milou", son futur premier amour. Quelle plus belle preuve de tendresse que de donner son surnom à un petit fox-terrier trouillard et prétentieux, hein, je vous le demande ?

C'est tout jeune également qu'il devient scout, activité qui le marquera durablement. Tout d'abord, cela lui permet de placer ses dessins dans les revues du mouvement. C'est dans Le Boy-scout belge, en 1926, qu'il crée le personnage de Totor... que l'on peut considérer comme une version archaïque de Tintin ! Jugez plutôt: une version masculine de Bécassine qui aime voyager et vivre des aventures sans queue ni tête toujours résolues par l'intervention grotesque du hasard... On a bien là les ingrédients des premiers albums du jeune reporter roux.

Ensuite, comment ne pas mentionner cette rencontre capitale avec l'abbé Norbert Wallez qui lui offre, grâce aux recommandations de l’administrateur du Boy-scout belge, une place au journal Le Vingtième Siècle. Le rédacteur en chef (Wallez, pour ceux qui ne suivent pas) contribue à culturer le jeune homme et à lui donner le goût de la découverte à travers de multiples ouvrages. Georges volera des idées... pardon, s'inspirera de certains de ces livres mais on en reparlera croyez-moi (en fait on en a déjà parlé mais ce prologue est une sorte de voyage dans le temps dans mes propres critiques alors... mais pourquoi je vous raconte ma vie ?).

Il lui fait surtout découvrir les comics du pays de l'Oncle Sam. On n'en est pas encore à du Batman mais ces BD n'en restent pas moins en avance sur leur temps puisque les dialogues sont écrits dans des bulles qui semblent sortir de la bouche des personnages ! Georges, qui a pris le surnom d'Hergé en s'inspirant de ses initiales, sera l'un des premiers (mais pas LE premier) européen à réutiliser la technique. Il peut enfin la mettre en application lorsque Wallez créé en 1928 un supplément hebdomadaire pour la jeunesse...: Le Petit Vingtième !

Hergé y reprend le boy-scout Totor, le renomme Tintin (sans doute en hommage au Tintin-Lutin de Rabier, autre précurseur de la ligne claire) et lui adjoint un cabot qui parle mais que personne n'écoute. Tintin est né ! Et pas de n'importe qui: sa bouille ronde et la houppette seraient inspirées du propre frère cadet de l'auteur, Paul. Mais le personnage en général semble plutôt une retranscription directe de Palle Huld un jeune Danois adepte des pantalons de golf qui a fait le tour du monde à l'âge de 16 ans !

Tintin fera ce tour du monde par étapes, tout le long de sa carrière. Pour l'instant, guidé par l'anticommunisme de Wallez (Hergé sera provisoirement baigné dans l'extrême-droite de l'entourage de Wallez, admirateur du fascisme, mais n'embrassera jamais le mouvement), ce jeune freluquet va se contenter d'aller en URSS pour démasquer l'imposture et la misère extrême du pays !

Je suis heureux d'avoir pondu une si longue intro parce que la critique en elle-même va être, comment dire... assez succincte. L'album est plutôt mauvais mais il est presque visionnaire en même temps. Situation qui m'embête quelque peu. Disons que pour l'amateur qu'était Hergé à l'époque, ce n'était vraiment pas mal. Le rythme est effréné, toute l'histoire ne faisant que relater une immense course-poursuite. Certains gags font mouche si on accepte l'extrême naïveté de l'époque. La critique du communisme, si elle est particulièrement caricaturée, est loin d'être dénuée de tout fondement. Le dessin, enfin, n'est pas dégueu. Un peu lourdaud mais déjà très lisible tout en étant assez fouillé (début de la ligne claire qu'on pouvait déjà trouver avant chez le Little Nemo de Mc Cay et la Bécassine de Pinchon. Tiens, tiens...).

Toutes ces bonnes intentions, où fourmillent déjà en germe les potentialités de demain, sont cependant ruinées par un scénario dont l'indigence menace de vider le lecteur de toute sa force vitale. Hergé n'a pas la moindre idée de ce qu'il écrit. D'ailleurs, il l'avouera lui-même des années plus tard:

Je partais moi-même à l'aventure, sans aucun scénario, sans aucun plan : c'était réellement du travail à la petite semaine. [...] Tenez, Le Petit Vingtième paraissait le mercredi dans la soirée, et il m'arrivait parfois de ne pas savoir encore le mercredi matin comment j'allais tirer Tintin du mauvais pas où je l'avais méchamment fourré la semaine précédente !

Écrites au hasard, au fil des semaines, les péripéties enchaînent les impossibilités quantiques et trouent le tissu de la réalité. Tintin est enfermé dans une cellule entourée d'eau ? Pas de souci ! Il y a un scaphandre à côté de lui ! On menace de le fusiller ? Peuh ! Tintin avait pris la précaution de remplacer les balles par du papier mâché... Et puis il rencontre des gars qu'il boxe, un ours qu'il déglingue, une maison hantée qui n'en est pas vraiment une et puis on s'en tape complètement. Je dois avouer m'être ennuyé comme jamais et avoir continué à tourner les nombreuses pages (138 quand même) uniquement dans un but archéologique. Il n'y a pas grand chose d'autre à en dire (je me rattraperai dans les prochaines critiques, promis... d'ailleurs c'est déjà fait.)

Hergé lui-même n'était pas dupe. Il ne voulait pas que cet album intègre la collection de Tintin, le considérant comme "une erreur de jeunesse" malgré le succès de l'époque qui avait lancé sa carrière. C'est pour contrecarrer les éditions pirates que l'auteur belge autorisa sa publication en hors série en 1973 puis en 1981. Malheureusement, après sa mort, et contre sa volonté, Tintin au Pays des Soviets devint officiellement le numéro un de la collection. Pire, 2017 sera l'année d'une réédition en couleur qu'Hergé avait formellement écartée tout au long de sa vie. Gageons cependant que ses "héritiers" font tout cela par amour de l'art et non pas par cupidité...

Heureusement, la suite promet de bien meilleures choses. Mais peut-être pas dans les deux prochains albums... Prêts pour un marathon Tintin ?

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