Non ça ne prend pas non ça ne prend pas non ça ne prend pas non ça ne...

Avis sur Vol 714 pour Sydney - Les Aventures de Tintin,...

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Cinq longues années ! C'est le temps qu'il a fallu à Hergé pour proposer un nouvel album après le surprenant anti-récit des "Bijoux de la Castafiore". En effet, "Vol 714 pour Sydney" n'apparaitra dans les crémeries francophones qu'en 1968. Record de lenteur battu, puisque les affres de l'après-guerre n'avait muselé Hergé "que" durant 4 années entre "Les 7 boules de cristal" et "Le Temple du soleil". Depuis cette époque, les choses ont cependant bien changées. Les Studios Hergé ont été fondés et les fougueux collaborateurs de l'auteur vieillissant commencent à s'emmerder sec. La solution ? Peut-être un bon gros canular capable de réveiller le roi de la BD franco-belge. Profitant de l'absence du maitre et de la venue d'un journaliste suisse travaillant pour l'Illustré, Bob De Moor et Jacques Martin réalisent, fin 1965, une planche bidon dans un style si proche de l'officiel, qu'il est difficile de ne pas s'y laisser prendre (cf. lien en fin de critique) ! Pour le plus grand plaisir des deux collaborateurs machiavéliques, l'annonce officielle de la prochaine aventure de Tintin va donc secouer le pays de Heidi et des Ricola (le premier qui me dit que la Suisse est aussi le pays du chocolat se ramasse un coup de pied belge virtuel dans le fondement).

Lorsqu'il prend enfin connaissance de l'affaire, Hergé tente d'en minimiser l'impact en assurant que si ses collaborateurs, sur un plan technique, peuvent effectivement très bien se débrouiller seuls, il n'y a que lui qui soit capable d'insuffler une âme à Tintin. A ce moment, la continuité de l'oeuvre après sa mort semble condamnée... et comme chacun le sait maintenant, elle le sera !

Quand "Vol 714" est mis en chantier, Hergé compte bien poursuivre la déconstruction du mythe qu'il a créé. S'il s'en était pris aux héros lors du précédent album, ce sont cette fois les méchants qui passent à la broyeuse ! L'idée est bonne, ne le cachons pas, mais le lecteur est cependant condamné à accepter un grotesque qui confine à l'enfantin. Malheureusement très loin de la subtilité de l'histoire précédente, cette nouvelle aventure propose un Rastapopoulos couvert de bosses et vêtu comme une drag-queen brésilienne une nuit de carnaval (Hergé ayant manié pas mal de clichés dans son oeuvre, permettez-moi d'en user à mon tour...) et un Allan chaussé de tennis qui finit par perdre son... dentier. Et donc à "zozoter". L'idée, vous ne le devinerez jamais, c'était de les rendre plus sympathiques ! Mouais... Bon, tant pis si, accessoirement, cet album tente de nous fait croire que Tintin affronte une bande de débiles depuis le début de sa carrière. Ça fera sûrement rire les lecteurs de 7 et de 77 ans, soit les gosses et les séniles, mais tous ceux dont l'âge est compris entre ces deux extrêmes risquent d'être plus difficiles à convaincre.

Au-delà de cette approche que je trouve décevante, je dois avouer que les autres éléments de l'album sont beaucoup plus intéressants. Tout d'abord, j'aime beaucoup le personnage de Laszlo Carreidas, riche entrepreneur censé ne jamais rire mais qui finit par se taper sur les cuisses toutes les deux minutes. Ha oui, et c'est un tricheur, "naturellement". Vaguement inspiré du très réel entrepreneur français Marcel Dassault (à la tête d'une société d'avions, connu pour ne jamais rire et toujours emmitouflé dans son écharpe, tiens, tiens...), le vieux Laszlo permet à Hergé de mettre en évidence le fait que tous ses gentils ne le sont pas forcément tant que ça (cf. ma critique de "Coke en stock") et de remettre en question le manichéisme dont on l'accuse si souvent. C'eût pu être intéressant de faire la même chose du côté des méchants, mais non, Hergé a préféré cette stupide histoire de dentier... Désolé d'insister là-dessus, mais c'est un gag que j'ai eu du mal à avaler.

Enfin, je vais prendre le contre-pied de pas mal de monde mais... j'ai beaucoup aimé la dernière partie de l'histoire, avec les souterrains oubliés, l'avancée de la lave et les extra-terrestres. Je sais ! Depuis le dernier Indiana Jones, il est courant de hurler au blasphème dès que des soucoupes volantes entrent en action. Sauf que, à l'époque de "Vol 714" l'imagerie populaire des UFO était loin d'être aussi galvaudée qu'aujourd'hui. Je dirais même que, dans une aventure de Tintin, une telle apparition est d'une étonnante originalité, précédant de plusieurs années les "Rencontres du 3è type" et autre "ET" au cinéma. Pour ne rien gâcher, le phénomène est intelligemment présenté par le biais d'un nouveau personnage, Mik Ezdanitoff, savant caricaturant Jacques Bergier. Vous ne connaissez pas ? Expert en phénomène paranormaux, cet homme, de nationalité française et polonaise, fut écrivain, agent secret, alchimiste, journaliste, terroriste et ingénieur chimiste. Ne cherchez pas la blague, il n'y en a pas (sinon, j'aurais rajouté "trompettiste"). Bref, de quoi ridiculiser Tintin en terme de polyvalence...

Si on fait donc l'impasse sur le sort honteux réservé aux bad guys, l'Aventure est bien présente avec un atterrissage forcé, des tirs de mitraillette, les ruines d'une civilisation inconnue, un volcan en éruption... Pas vraiment de sous-texte ou de second niveau de lecture (même si vous trouverez facilement des bouquins qui prétendent avoir déniché des symboles alchimistes ou je ne sais quoi, sûrement cachés dans les poils de barbe de Haddock) mais une histoire entrainante et surtout particulièrement divertissante. Le tout est bien entendu magnifiquement illustré (notamment l'avion aux lignes futuristes de Carreidas, dessiné et conçu par Roger Leloup, le père de Yoko Tsuno), même si je trouve déplaisante la nouvelle tendance de Hergé à tordre les bouches des personnages surpris ou en colère (surtout Haddock).

Malgré tout, la chose la plus importante à retenir, c'est peut-être le fait que l'auteur, à la fin, semble se débarrasser de deux des plus grandes Nemesis de Tintin. Pourquoi un geste si extrême, mis en scène de façon si théâtrale ? J'ai personnellement un avis là-dessus: vu la ligne directrice des derniers albums, comment ne pas voir là le grand ménage créatif qui prépare lentement la fin de carrière de Tintin ? Des héros devenus pantouflards, des méchants ridiculisés et même inutiles à la bonne marche des histoires... Hergé ne pense-t-il pas à la conclusion de sa grande saga ? Son rythme de travail, de plus en plus stagnant, indique clairement que l'auteur a plus ou moins fait le tour de ce qu'il avait à dire.

Enfin, "c'est mon opinion et je la partage"...

( Planche bidon de Tintin: https://www.actualitte.com/images/actualites/bob.planch.tintin.jpg)

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