Quand Alan Moore se pique de commenter Juvénal

Avis sur Watchmen

Avatar Step de Boisse
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J'ai développé pour Watchmen une fascination coupable, que je ne peux que comparer à celles que je porte à Blade Runner et au Voyage de Chihiro. Trois découvertes, trois illuminations, respectivement un comics de super-héros stimulant intellectuellement, une science-fiction contemplative et intrigante et une féérie non manichéenne. Je ne prétends pas que ces trois œuvres soient les meilleures en leur genre, elles ont pu être égalées, peut-être dépassées, mais elles resteront à jamais, à mes yeux ébahis, les premières.

Alan Moore est un génie, un génie contrariant et provocant : ne se déclare-t-il pas anarchiste, magicien et adorateur de Glycon ? Les innombrables prix (neuf Eisner Award, trois Jack Kirby Award et sept Harvey Award) et le chiffre astronomique atteint par ses ventes aident la prude Amérique à tolérer ses prétentions déviantes. La richesse de son imagination, l'étendue de son talent et sa capacité à jouer des codes me fascinent. Il a su produire du Marvel et du DC comics de série, puis déconstruire les super-héros, avant de les recréer, résolument modernes. Il peut tout, ne respecte rien, ne s'interdit rien et exige une absolue liberté, accumulant les conflits avec éditeurs et adaptateurs. Un homme complexe.

Avec Watchmen, Moore plonge ses lecteurs dans un univers familier, une Amérique contemporaine, des super-héros méconnus ; une franchise de Charlton Comics ; une ville violente et sale. Mais, par une série d'incises habiles, nous découvrons une réalité altérée, Nixon a conservé le pouvoir, les USA ont vaincu le Nord-Vietnam, les superhéros ont été interdits. L'un d'eux vient d'être assassiné, nous suivrons l'enquête.

Qu'ils soient bons ou méchants, les "supers" de Watchmen sont pleinement humains. Point de pouvoirs para ou métanormaux, mais des athlètes, des bricoleurs, des casse-cous. Moore nous livre une galerie de héros pitoyables, s'acharnant à nous présenter le revers de la médaille, que cachent-ils sous leur masque ? Quelle pathologie peut pousser un être humain à enfiler un collant de couleur brillante afin de combattre le crime ? La réponse est prévisible, les passions humaines sont connues : mégalomanie, vengeance, jalousie, avarice, sadisme, masochisme... et leurs cortèges de corruptions, doutes, folies, dépressions...

Alors que nous nous habituions à son univers, Moore casse sa propre règle, renouant avec les mythologies classiques : le super né d'une piqure d'araignée, d'une tempête magnétique ou d'une exposition à des radiations. Entre en scène le docteur Manhattan. Les USA ont découvert la Bombe et, se faisant, crée une anomalie atomique. Manhattan est fort, trop fort. Tout puissant, il impose la Pax Americana et ringardise les anciens super-héros, désormais bannis. Trop puissant, l'inhumain et quasi divin Manhattan s'éloigne... suscitant une résurgence des tensions internationales et un possible retour des héros.

Dave Gibbons livre un dessin proche des canons des productions Marvel des années 70 : une ligne claire, des aplats de couleurs tranchées, un trait rapide qui surprendra les lecteurs contemporains. Que dire de plus ? Les esprits chagrins considéreront comme inutile le récit de pirates et s'estimeront floués par une fin intelligente, mais brutale.

Pourtant, Moore est le plus grand. " Quis custodiet ipsos custodes ? "

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