Banger de banger
Il existe des œuvres qui transcendent leur médium. Des créations qui dépassent leur époque, leur format, leur public cible. Calvin et Hobbes est de celles-là. Ce qui se présente en apparence comme une simple bande dessinée pour enfants se révèle être, l'une des réflexions les plus profondes et les plus honnêtes jamais menées sur la condition humaine. Une ambition cachée derrière la simplicité.
Le génie de Watterson tient d'abord dans cette contradiction apparente : une BD en quatre cases, publiée dans les journaux du dimanche, qui ose aborder la philosophie, l'écologie, la mort, l'ennui existentiel ou la nature du temps. Là où d'autres auteurs auraient cédé à la facilité du gag répétitif, Watterson construit une œuvre cohérente et évolutive. Calvin grandit peu, certes (c'est une convention du genre) mais sa vision du monde s'enrichit, se complexifie, se contredit parfois. Il est tour à tour cynique et émerveillé, cruel et touchant, philosophe et parfaitement idiot. C'est précisément cette ambivalence qui le rend si vrai.
Et d'ailleurs, on parle souvent de Calvin, mais Hobbes est peut-être le vrai chef-d'œuvre de la série. Watterson ne tranche jamais la question fondamentale : Hobbes est-il réel ou imaginaire ? Et c'est cette ambiguïté maintenue pendant des années, avec une discipline absolue, qui donne à la BD toute sa profondeur. Quand Calvin est seul, Hobbes est vivant, philosophe, ironique, parfois plus sage que son ami. Quand les adultes arrivent, il redevient une peluche inerte. Cette construction narrative simple cache une réflexion bouleversante sur l'imagination enfantine, sur ce que nous perdons en grandissant, sur la façon dont le regard des autres étouffe notre monde intérieur. Hobbes nommé d'après Thomas Hobbes, qui voyait la nature humaine comme fondamentalement violente et chaotique, est une ironie magnifique : le tigre sauvage est finalement le plus raisonnable des deux.
On ne peut pas parler de Calvin et Hobbes sans évoquer la maîtrise graphique de Watterson. Dans les strips quotidiens en noir et blanc, le dessin est économe, précis, expressif. Chaque case est calibrée pour servir le timing comique avec une efficacité redoutable. Mais c'est dans les planches dominicales en couleur que Watterson se révèle comme un artiste visuel de premier plan. Il expérimente les cases, brise les grilles, joue avec l'espace et la perspective. Certaines planches ressemblent davantage à des aquarelles qu'à des BD traditionnelles. Il s'est battu pendant des années contre ses éditeurs pour obtenir le contrôle total de la mise en page du dimanche. Il a fini par l'obtenir. Le résultat est là : des pages d'une liberté et d'une beauté formelle rarissimes dans la presse.
Et Watterson n'assène pas de messages martelés. Il n'est pas didactique. Et pourtant Calvin et Hobbes est une BD profondément engagée. La nature y est omniprésente : les forêts, la neige, les saisons, et toujours menacée par la bêtise humaine, l'industrialisation, l'indifférence. Calvin, malgré son égoïsme enfantin, ressent une communion authentique avec le monde naturel qui contraste douloureusement avec le monde des adultes. La société de consommation en prend aussi pour son grade. La télévision abrutissante, les jouets inutiles, la publicité mensongère, tout cela traverse la BD avec une lucidité qui n'a pas vieilli d'un jour. Le 31 décembre 1995, Watterson publie sa dernière planche. Calvin et Hobbes partent dans la neige fraîche, traîneau à la main, vers une forêt immaculée : "C'est un monde magique, Hobbes mon vieux... Allons l'explorer !"
Cette conclusion est l'une des plus belles de toute l'histoire de la bande dessinée. Pas de mort, pas de grande révélation, pas de coup d'éclat. Juste une ouverture vers l'infini. Et Watterson disparaît. Pas d'interview, pas de suite, pas de produits dérivés. Juste le silence d'un artiste qui a dit ce qu'il avait à dire, et qui a eu la grandeur de s'arrêter là. Dans un monde culturel obsédé par les franchises, les reboots et la rentabilité à tout prix, cet acte de résistance artistique absolue est peut-être le plus beau cadeau que Watterson nous ait fait.
Calvin et Hobbes n'est pas une BD pour enfants. Ce n'est pas non plus une BD pour adultes. C'est une BD sur ce que c'est d'être humain, avec tout ce que cela implique de merveilleux, d'absurde, de mélancolique et de fugace. Dans cinquante ans, quand on cherchera à expliquer ce que ressentait un être humain au tournant du XXe siècle : ses peurs, ses espoirs, son rapport à la nature, à la mort, à l'amour, à l'imaginaire, on ouvrira peut-être un album de Calvin et Hobbes.