La réedition sur les terres d’Astérix du plus fabuleux trio de hippies glandeurs se poursuit, avec ce tome 2 par les petites mains de l’éditeur Revival, qui nous promet une nouvelle numérisation soignée des planches originales, une nouvelle traduction et des inédits, puisque les Freak Brothers n’en sont pas à leur première parution par chez nous.
Pour autant, si ces figures font partie des icônes de la BD underground des Etats-Unis, crées par Gilbert Shelton en 1968, elles restent encore assez mal connues chez nous, il n’y à qu’à constater la page Wikipédia française qui leur est consacrée, terriblement obsolète, et la criminelle discrétion de cette série de réeditions. La page Senscritique de ce deuxième tome a été crée par votre serviteur, plus de 6 mois après sa parution. Ce n’est pas normal. La France devrait applaudir cet improbable trio de branleurs.
Ce n’est pas cette modeste critique qui fera balancer la balance du côté du buzz, tant pis, mais allons-y.
Rappelons-nous d’abord ce temps lointain de mon avis sur le premier tome, qui grinçait des dents sur une certaine publicité mensongère, annonçant une édition chronologique alors que ce n’était pas le cas. Ce premier tome proposait une grande aventure farfelue et en couleurs, parue entre 1984 et 1989. « The Idiots Abroad/Les Idiots se font la malle » qui voulait apporter un peu de variété en faisant quitter les planches de leur appart’ pourri aux Freak Brothers ne reflétait d’ailleurs pas au mieux le style habituel de la série mais devait apparaître comme plus accrocheur pour faire venir les lecteurs à cette réedition.
Ce deuxième tome confirme que l’ambition d’éditer chronologiquement les histoires de notre trio de marginaux (et de leur chat) a bien été abandonnée, l’éditeur ne communique plus dessus, et propose des histoires datées de la première moitié des années 1980.
Assisté par Paul Mavrides et Dave Sheridan, les mésaventures des trois hippies de Gilbert Shelton sont alors bien lancés, avec des planches de gags ou des petits histoires. Ces bonnes poires, pas bien méchantes, sans profession autre que celle de la débrouille et de la fumette, se révèlent à la fois drôles, dans cet humour de la malchance dans la démerde et de la plaisanterie « stone », et parfois plus caustiques, bien malgré eux figures d’une contre-culture qui ne plaît pas à tous. Les histoires de plusieurs pages permettent de développer certains sujets à la sauce Freaks, comme quand la copine de Phineas tombe enceinte et qu’il décide de porter l’enfant, grâce à un peu de SF et de bricolage d’un savant fou, ou quand le trio se retrouve avec un échantillon radioactif convoité par tout un tas de personnes pas bien plus malins que Freewheelin’ Franklin, Phineas et Fat Freddy.
Ces histoires sont bien sur fantaisistes, et bien chargées avec un certain délire que peuvent se permettre Gilbert Shelton et ses amis, libres et indépendants. Un numéro spécial « Fat Freddy’s Comics and Stories » voit même plusieurs dessinateurs (Jack Jackson, Spain Rodriguez, S. Clay Wilson, etc.) s’emparer du personnage de Fat Freddy pour des parodies du personnage à la sauce Superman, Star Wars ou même Howard the Duck (nous sommes alors peu de temps après le procès de Steve Gerber contre Marvel sur les droits du personnage, une étape juridique importante dans l’avènement et la reconnaissance des droits des créateurs). Un des segments est même consacré au chat de Fat Freddy, qui se retrouve au paradis des chats. Il y est accueilli par Fritz the Cat (avec un tournevis dans la tête, comme Crumb avait tué son personnage, par rage contre le film éponyme en 1972), Krazy Kat, Félix mais aussi Desdemona de la série Mutt and Jeff ou Bill the Cat parmi d’autres moins connus et c’est amusant de constater que déjà à l’époque la figure du chat était si populaire dans les bédés ou les dessins animés. Dans une autre aventure, mais qui reprend l’idée du paradis des chats, le chat de Fat Freddy fait d’ailleurs référence à Garfield, encore tout jeunot dans le « cat game ».
Les histoires ici proposées sont donc un peu bébêtes ou fofolles, avec cette décontraction de l’humour du stoner, tout en participant à la bande-dessinée de chat, avec son représentant félin mi-philosophe mi-fouteur de merde à la patte de velours.
En dehors des pages confiées à des dessinateurs invités, Gilbert Shelton est donc aux crayons. La quatrième de couverture indique une « économie graphique » inégalée, ce qui reste tout de même un peu léger voire condescendant pour décrire son style. Gilbert a en effet un style un peu gratté, parfois simple, même parfois mais rarement bâclé, mais pourtant capable parfois de belles fulgurances graphiques, souvent déployées sur les histoires plus longues que pour les gags. Dans ces histoires les décors sont remplis de détails, de personnages, avec même de belles idées de compositions. C’est en noir et blanc, et on est clairement dans la vibe comix indé’, mais sans non plus le côté parfois amateur ou voire jemenfoutiste d’autres représentants.
Les dingueries des Freak Brothers (et de leur chat !) se dégustent vraiment dans cet album, entre petits gags terre-à-terre dans leur underground tranquilou, coolos mais pas kassos, et leurs histoires loufoques et fantaisistes où Gilbert Shelton et ses amis s’en donnent à coeur joie. L’album de Revival est de qualité, et nous offre de quoi sourire devant ces glandus opportunistes et dans la dèche, même s’il aurait été appréciable de préciser l’origine et la date des histoires présentes ou d’offrir un peu plus de contenu éditorial, pour approfondir l’histoire de cette série, préciser les biographies des auteurs invités ou même de revenir sur les chats les moins connus des segments au paradis des félins (la Teamcat veut en savoir plus sur les représentants félins depuis oubliés ! ).
Espérons que la réedition de Revival et plus largement la cause des Freak Brothers en France profiteront de la sortie sur Netlfix depuis mars 2026 d’une série animée initialement diffusée sur Tubi, et qui en est à ce jour à sa troisième saison. Une adaptation assez réussie, avec ses libertés, où la catégorisation des personnages est beaucoup plus poussée, avec un super pitch : le trio s’endort dans leur cave après une grosse séance de fumette dans les années 1970 et se réveille dans le monde moderne. Drôle avec ses personnages et caustique sur notre monde contemporain, la série est de plus bien animée et doublée par des pointures, alors il ne faut pas hésiter à la regarder, en plus des originaux en papier bien sûr.