Le monde s’apprête à subir un grand bouleversement, dont les ondes se propagent dans le temps. En arrière, en avant.

Comme d'habitude, cette critique s'avère plus un résumé commenté qu'une analyse à part entière, et s'adresse donc à ceux qui ont lu le tome. Spoiler alert.


Suite aux évènements du tome 5 qui nous laissait sur les révélations de Lee, Marty, le petit copain de Cole, se demande s’il doit ou non tout révéler au Washington Post. Mais quelque chose cloche : il a la sensation d’être « piloté ». Est-ce vraiment une si bonne idée de publier sa découverte, ou est-ce justement jouer le jeu de Lee en amplifiant encore davantage la “vérité” - mais la vérité de qui, au juste ? On retombe sur cette question lancinante qui traverse toute la série : à qui profite réellement la vérité ?


Vérité qui, rappelons le, au sein de cette série, tout comme dans la réalité (en moins premier degré naturellement - quoique), se définit par nos croyances et la vision qu'on se fait du monde. Et tout le monde est bien au courant qu'en 2026 : on préfère la croyance / l'affect au savoir scientifique.


À partir de là, le récit se divise en trois lignes de fuite, trois trajectoires nous donnant à constater les remises en question de notre trio ayant largement besoin de refaire leur plan de bataille, ou simplement faire le point sur leurs actions :


  • D’un côté, Cole Turner et Hawk se retrouvent dans un bar. Hawk lui apprend alors que le Département a déjà tenté, par le passé, de “dire la vérité” publiquement : ils ont notamment contribué à faire tomber une présidence via la presse, dans l’ombre du célèbre scandale du Watergate et d’un Nixon déjà bien peu enclin au partage du pouvoir - comme on l’avait vu dans le tome précédent. Par ailleurs, Hawk à l’intuition que la Femme Écarlate s’adresse aux êtres capable e faire pencher la balance. C'est pour cette raison qu'il va faire don à Cole d'un dossier sur Martin Baker (chef de Black Hat) : il veut qu'il est toute les cartes en main avant de faire pencher son choix et d'en tirer le meilleur parti : choisir son camp pour sauver les Etats-Unis.

Cole cherche à remodeler le Département, à le redéfinir pour en faire un outil au service du monde, guidé par un idéal qui lui est propre. Mais attention : d’autres avant lui portaient eux aussi un idéal similaire, et ont tenté, envers et contre tout, de plier la réalité à leur vision. Le risque est toujours le même - ne pas devenir ce que l’on combat. Parce que comme disait l'autre : à force de fixer l’abîme, il finit toujours par te regarder en retour.


  • En parallèle, Ruby croise un SDF hurlant à qui veut l’entendre que “tout est cassé !”. Plutôt que de détourner le regard, elle décide de l’aider, comme une tentative de rachat face à l’horreur silencieuse de son propre camp - celui qui, en creux, a aussi contribué à détruire cet homme. Le passage est particulièrement fort : on y lit la chute d’un Américain broyé par un système qu’il a pourtant suivi à la lettre.

Ruby engage une forme de rédemption, presque naïve, en espérant redonner un peu de sens à tout ça. Elle confie aussi qu’en rejoignant le Département, elle se pensait spéciale, capable de casser la machine de l’intérieur avant de comprendre qu’elle n’était qu’un rouage de plus, progressivement avalée pièce par pièce. Si c'est pas tragique...


  • Enfin, Lee et Hynes partent en “chasse aux ovnis”, comme au bon vieux temps, pour essayer de remettre de l’ordre dans une histoire qui leur échappe de plus en plus. Cette virée cristallise deux visions du monde : ceux qui servent le pouvoir en pensant préserver quelque chose de “merveilleux”, et ceux qui cherchent à utiliser ce même pouvoir pour imposer leur propre lecture supérieure de la réalité. Et comme souvent dans la série, on voit à quel point il est facile de se convaincre soi-même qu’on détient la vérité ultime avant d’en devenir inévitablement prisonnier.

Mais Lee, lui, n’écoute déjà plus vraiment. Il vient de faire un choix. En sortant du bois, il décide de se lever du banc de touche pour jouer son dernier va-tout : révéler l'existence du D.O.T. au président (ce qui n'était plus arrivé depuis la destitution de Nixon pour préserver son pouvoir et autonomie de la politique présidentiel) Trump. Aie aie aie. Mois qui pensait que la série n'oserait jamais franchir la barrière de notre époque, je prends plaisir à me tromper et hâte de voir ce que cet empafé de Donald va semer avec son arrivée dans l'arène : rien de bon, évidemment.


Vous arrive-t-il encore de lever les yeux pour vous émerveiller, Lee ? Ou bien avez-vous perdu cette faculté comme le reste ? - L'émerveillement, dites-vous. C'est un sport de jeune homme.

Puis vient la pierre angulaire de ce volume : le segment centré sur Franck, la cadette hackeuse du Département. On découvre son passé à travers un récit intime : une ado solitaire, un peu en marge, qui passe trop de temps sur les forums type Reddit et 4Chan. Après la disparition de sa meilleure amie, elle se met à enquêter, persuadée qu’il y a quelque chose de louche derrière tout ça. Elle découvre rapidement, grâce à l'appui d'un ami commun, que celle-ci fréquentait des cercles en ligne troubles, flirtant avec des idéologies extrêmes. C’est là qu’elle tombe dans une creepypasta (légende urbaine d'internet) obsédante : le “Hatman”, une entité qu’on croiserait à l'orée du regard après une consommation excessive de sirop pour la toux (une légende urbaine internet devenue phénomène presque viral).


Je crois qu’il y a quelque chose de mauvais dans les ordinateurs. Et je crois qu’on le sent tous, qu’il y a là quelque chose de mauvais. Quelque chose qui ne nous aime pas. C’est ce qui lui permet d’exister, je pense. - La seule chose qu’il y a dans les ordinateurs, c’est nous c’est notre reflet dans l’écran, et c’est ce qui nous fait si peur. Mais il n’existe pas. Il n’a rien de réel. - Et pourtant si. D’abord on se l’imagine extérieur à nous. Puis on lui met un chapeau sur la tête. Et le voilà devenu réel.

James Tynion nous livre ici trois chapitres à la texture très analog horror, qui parleront aux amateurs du genre encore trop peu reconnu par les circuits traditionnels (même si certains projets récents commencent enfin à lui donner une vraie visibilité, c'est à toi que je cause Backrooms). On plonge dans la face sombre d’internet, dans ses mythologies parasites et ses zones de contamination narrative. Tout cela évoque fortement W0rldtr33, avec des dessins qui rappellent aussi Something is Killing the Children. Est-ce un simple écho de ses propres obsessions ou une manière de tisser discrètement des ponts entre ses œuvres ? Ou, plus simplement, des motifs qui reviennent naturellement chez lui ? Dans tous les cas, la mayonnaise prend : la peur s’installe case après case, et finit par coller à la peau.


On apprendra finalement que le Hatman n’était qu’une tentative de Black Hat pour étendre son influence sur la jeunesse, j'imagine - tentative qui échoue, mais laisse derrière elle des conséquences bien réelles, notamment la mort des 2 meilleurs amis de Franck. Une tragédie fondatrice qui la conduira à rejoindre, à son tour, les rangs du Département.


Voilà, voilà. Un tome qui, personnellement, m’a remis sur les rails. Là où je commençais à sentir une formule un peu trop verrouillée, presque didactique, avec moins d’espace pour l’empathie et la respiration, Tynion rappelle ici qu’il est tout aussi fort pour construire des intrigues que pour creuser ses personnages. Et pour des figures de papier, ce n’est franchement pas rien.


Sans conteste l’une des sagas les plus intelligentes, réflexives et passionnantes de ces dernières années. Et si j’en crois le générateur de cauchemars sur lequel Tynion est branché depuis un moment, on est encore loin d’avoir touché le fond du terrier.


Les gens n’attendent qu’une chose : qu’on leur permette de croire ce qu’ils ont envie de croire.
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