Sous la robe austère de la justice...

Avis sur 10e chambre, instants d'audience

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Ce film de Depardon nous plonge dans la 10eme chambre correctionnelle de Paris. D'après ce que j'ai compris, moi qui n'ai quasiment aucune culture juridique et institutionnelle, il s'agit d'un tribunal traitant de faits moyens, entre les faits mineurs (traités par le tribunal de police : les contraventions) et les infractions graves, les crimes, jugés en assise.

Dans le film de Depardon, on assiste donc à l'audience puis au délibéré d'affaires très variées : de la conduite en état d'ivresse à la vente de stupéfiant en passant par l'outrage à agent. Comme à son habitude, Depardon a le génie de la sobriété : aucun effet de caméra, aucune emphase de montage : les plans sont fixes, appuyés, sans aucune incitation. Le spectateur est seul « juge » et a un gros travail interprétatif à faire, face à ce film qui le plonge dans ce qui est pour la plupart d'entre nous totalement inconnu ; la mécanique judicaire.

Première constatation : le capital linguistique semble capital pour survivre face au juge. Les personnes bégayantes, hésitantes, ne sachant pas dérouler une pensée articulée, sont rapidement décrédibilisés. D'autres pêchent par orgueil ou inconséquence ; ils interrompent la juge plus ou moins effrontément pour tenter de se défendre sur la base d'arguments souvent fallacieux... On ressent bien l'angoisse des accusés, souvent terrorisés. Je me suis dit que pour s'en sortir face à la justice, il fallait peut être mieux être éduqué et qu'au final, le jugement était souvent parasité par le niveau social de l'individu. On retiendra les paroles pleines de sens d'un avocat de la défense qui expliquait qu'on ne pouvait condamner un individu au prétexte de son mode de vie, comme semblait inciter à le faire la procureur... Tous les pauvres bougres se succédant à la barre sont défendus bien mal et souvent peu énergiquement par des avocats tantôt histrions tantôt duveteux.

Mais voici qu'arrive, lors de l'avant dernière affaire, un sociologue. Il semble prêt à en découdre et s'inscrit dans la langue précise et procédurière qui semble régir les affaires judiciaires. Et pour la première fois, la juge s'énèrve et se montre méprisante, piquante. Certes, le sociologue arrivait là en terrain conquis, sûr de ses arguments et de sa maitrise (pourtant approximative) du droit. Mais la juge, plutôt que de lui répondre sur le fond des arguments qu'il soulevait, l'a rappelé à l'ordre de manière violente par un argument d'autorité pur et simple : « nous connaissons notre métier ». Beaucoup d'encre a coulé sur cette avant-dernière affaire : injustice perpétrée par une juge fière de ses prérogatives et piquée dans sa fierté ? Bêtise de la part d'un intellectuel qui s'est cru assez surhumain pour se passer à la fois d'un avocat et des rudiments de la politesse et de la déférence ?

Personnellement, je n'ai toujours pas tranché, et c'est pour cela que j'aime les documentaires de Depardon ; rien n'est simple : il n'y a pas d'effets de réel, seulement le réel, livré brut, intact, dans toute sa complexité.

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