Le chef-d'oeuvre de la rentrée

Avis sur 120 battements par minute

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120 battements par minute devait être le film puissant vanté à Cannes, le chef-d’œuvre primé quatre fois sur la Croisette ou encore le coup de cœur de la rentrée. S’il remplit ces trois conditions, le nouveau film de Robin Campillo dépasse même toutes les espérances déjà très élevées pour atteindre un rare niveau de satisfaction. De cette évocation des débuts de la prise de conscience public sur le SIDA à travers le quotidien, au début des années 1990, de l’association de lutte contre le SIDA Act-Up Paris, le réalisateur en tire une réflexion profonde, pas seulement sur une seule maladie mais également sur cette façon de traiter un phénomène, peu importe le camp dans lequel on se situe.
Très rapidement, un doute se dissipe, celui de voir une œuvre non nuancée. Au final, c’est presque un bijou de nuance tant les rendez-vous passionnants des militants dans l’amphi offrent des débats tantôt poignants tantôt drôles et c’est là la force d’un long-métrage qui ne tombe jamais dans l’émotion facile, loin de là. Non, l’autodérision est présente et égrène les minutes d’un film qui tend vers une finalité anxiogène et presque attendue. Cette fin, qui ne saurait ne pas nous rappeler celle de Philadelphia du regretté Jonathan Demme, premier grand film sur cette même cause, n’est heureusement pas le paroxysme du pathos de 120 BPM car Campillo a parfaitement su gérer ces moments délicats pour ne pas présenter plus de 2h30 minutes larmoyantes. Il y a, et il faut pour cela remercier un scénario parfaitement maîtrisé, une alternance entre les sentiments et les émotions du spectateur. De bout en bout, la logique implacable du film nous entraine à travers une courbe sinusoïdale de l’émotion qui atteint parfois des sommets de bonheur (préparation de la Gay Pride et Gay Pride) et parfois des abysses de tristesse.
Mais que serait 120 BPM sans son casting, véritable prouesse de Campillo ? Hormis Adèle Haenel, déjà bien connu d’une grande partie du public grâce à ses deux Césars en 2014 (meilleur second rôle dans Suzanne) et 2015 (meilleur premier rôle pour Les Combattants), le reste du casting reste méconnu pour une partie du grand public pour ne pas dire anonyme. Le mérite n’est finalement à placer qu’au nom de chaque acteur et c’est une prouesse dans le sens où de militants parfois agressifs comme on peut le voir notamment dans la première partie du film, Robin Campillo arrive à dessiner une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres avec une mention spéciale bien évidemment aux deux acteurs principaux, sur lesquels l’action est un petit peu plus centrée, surtout dans le dernier tiers du film : Nahuel Pérez Biscayart (Sean) et Arnaud Valois (Nathan). Le premier est une véritable révélation, il éclate à l’écran, offre un récital de motivation et de performance non plus d’acteur mais bien d’artiste. Le second n’est pas moins en reste en Nathan, un personnage timide au départ et qui va se révéler d’une humanité débordante et absolument magnifique. C’est sans aucun doute l’un des plus beaux duos de l’année au cinéma. Et à travers eux, on peut distinguer les deux phases de ce film : d’un côté le combat collectif mené par des individus au sein d’une association, ici Act-Up Paris, et les actions entreprises pour ouvrir les yeux de la société sur la maladie du SIDA encore sous-estimée. De l’autre, le combat individuel de Sean contre la maladie, un combat intimiste vers lequel on glisse en deuxième partie. Et il faut bien prendre en compte cette séparation entre une première partie collective et une seconde partie plus intime sans pour autant vouloir les mettre en opposition car elles sont toutes les deux très liées.

Et il faudrait terminer ce propos par deux choses en rapport avec un côté plus technique du film : en premier lieu la réalisation de Robin Campillo qui passe un peu en second plan derrière la force du message du long-métrage et qui a pourtant une touche si particulière, celle de nous rapprocher encore plus des personnages grâce à des gros plans, des dialogues filmés de près, et qui confèrent au tout un côté très touchant et sincère. En deuxième lieu, la bande originale, qu’il ne faut pas omettre car, sans être omniprésente, elle ne passe pas inaperçue lors des scènes de boîte de nuit où l’âme festive des malades finit de combler notre satisfaction sur cette représentation optimiste des militants de l’association et tend à célébrer ce que les personnages veulent avant tout et désirent par-dessus tout : vivre ! Avec en prime, Smalltown Boy du premier groupe pop 100% gay, Bronski Beat, qui n’a bien sûr pas été choisie au hasard et qui est un choix presque politique comme l’est au final toute cette œuvre magnifique de Campillo.
Le troisième long-métrage de Robin Campillo est donc une claque, une pépite savoureuse qui se consomme sans modération et qui apporte un regard que l’on pourrait presque paradoxalement qualifier de neutre sur cette période noire de l’histoire du SIDA. Et si 120 BPM montre bien évidemment le parti pris de son auteur, dont la plume déjà récompensée dans Entre les murs n’est plus à prouver, son côté neutre s’explique par le fait que ce film n’est pas seulement une œuvre politique mais également une œuvre historique, un récit sur l’Histoire, récente certes, mais l’Histoire quand même, celle devant laquelle nous commençons à avoir un certain recul pour pouvoir sortir des films comme celui-ci. Et quel plus bel hommage finalement que de rendre le devant de la scène à ces millions de victimes du SIDA et à ces millions d’autres qui se battent encore contre la maladie ? Il n’y en a pas de plus beau que 120 BPM, ni de plus puissant, un film comme on en voit tous les 10 ans, un film qui redonne un espoir : celui de vivre heureux, celui d’avoir vécu heureux, celui de partir l’esprit léger, l’âme jeune mais libre d’avoir suffisamment fait aux yeux d’une société qui ne peut plus se dire aveugle devant une telle épidémie.

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