Sur la photographie de ce vieux caillou

Avis sur 2001 : L'Odyssée de l'espace

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Critique publiée par le

En demandant au guichet «deux Odyssées » comme on annonce un expresso banalisé, j’étais prévenu de ce que j’allais vivre. Odyssée. Deux Odyssées.
J'aurais pu très bien dire deux Ryanair. Etre un consommateur de vol pas cher, décoller depuis mon haut low cost et taire ma rêverie. Misère !
Où est mon ticket ? Ah oui, il est accolé à la poche de ma chemise ! Derrière moi, on demande de me presser. Et quand le ticket fut amputé de son membre inférieur, j'ai eu le pressentiment que mon lecteur aussi voulait que je me presse à dévoiler le fin fond de ma critique. Mais chaque chose en son temps. Ce que je conte ici n'est ici n'est pas vain : je trie ceux qui disent s'ennuyer au début de ce type de film. Je les convaincs de quitter comme des rats pesteux ce magnifique vaisseau intergalactique qu'est mon... strapontin.
2001 au cinéma, ce n'est pas anecdotique.
Je ne blâme pas ceux qui le considèrent à la va-vite ni ceux qui ne le considèrent pas mais, force est de constater, que 2001 n'a rien d'habituel - mise à part la chanson de Pierre Bachelet qui tourne en 33 tours dans ma tête.

Dès le début, Kubrick a cette volonté de l'intemporalité. De plonger le spectateur au-delà de la mode, de le situer aux confins du progrès comme aux confins de l'espace. Pas de temps, pas de lieu précis. Mais à chaque fois une unité de temps et de lieu. Curieux paradoxes ! J'ai le sentiment de me trouver surtout dans une de ces pièces surréalistes à la Beckett.

Pour Kubrick, je sais que 2001, c'est pour lui un tournant majeur : il aura mis 5 ans à développer son propre film en couleur. Sortir du temps, des lieux et tester de nouveaux procédés, c'était un défi technique majeur.

Après l'Also Sprach, nous verrons successivement et plus ou moins longues trois unités de lieux et de temps. A des temps très espacés manifestement. Notre temps, par exemple, ne fait pas parti du voyage. Nous nous situons dans l'entre-deux. L'entre-deux monolithes.
Les espaces-temps sont ponctués de monolithes, fins parallélépipèdes droits, de noir laqués, lisses. Ils provoquent l’insaisissable, l'étrange, l'inconnu et donc une curiosité désireuse vers laquelle notre esprit tend. Tout l'univers y tend.
C'est-à-dire que, dans cette pièce surréaliste, les monolithes dépassent l'entendement humain : ils sont à la fois d'origine matérialiste, fruit des rapports de force de la nature et des progrès techniques, et ils sont aussi d'origine divine : ils sont là, on ne sait où, on ne sait pourquoi, on ne sait quand... seulement il semblerait qu'un voyage prend fin et que c'est le temps d'une révolution inéluctable.
Mon tort est de ne pas avoir lu le roman qui a été produit ensuite et je ne veux pas. Mais si l'on souhaite départager la critique, c'est bien sur cette vision paradoxale de la présence double et antinomique des monolithes : on ne peut être issu du fruit des hommes et issu de la volonté d'un être supérieur ou alors la chose n'existe pas.
On peut croire la vision de quelques singes dans un horizon linéaire et brûlant soit le fruit d'une réflexion purement darwinienne mais ce serait fallacieux. Le monolithe vient contredire l'entrechoquement des molécules de la Sainte Evolution. Le monolithe a, en son sein, quelque chose de résolument irrationnel.
Bien avant que le premier monolithe n'arrive, les êtres sont en mouvement et forment des groupes sociaux et autonomes à l’intérieur d'une société primitive et traditionnelle. Au-delà de la simple domination entre le guépard et la famille d’hominidés qui le craint, les êtres se dominent et se définissent par des rapports antagoniques - notamment à deux reprises pour la possession d’un territoire et d’une mare. Le monolithe arrive et l’ordre social est bouleversé. Le primate a compris que pour faire face à l’ennemi, il doit se munir d’une arme, un morceau d’os suffirait. L’être humain en a déduit que pour arriver à ses fins, il doit utiliser toutes sortes d’outils et autres stratégies - y compris quand il voyage dans l’espace à l’intérieur de cette “roue spatiale”, reflet d'une des plus grandes avancées révolutionnaires et innovantes humaines. On découvre d’ailleurs les chaussures adhésives pour contrer l’apesanteur, la nourriture liquéfiée et/ou de synthèse, les toilettes à gravité zéro, une navette de tourisme intergalactique se rendant à quelques destinations.
On ajoutera aussi que Darwin lui-même n’a jamais véritablement expliqué la sélection naturelle et la survivance du plus apte ; d’où encore une fois le symbole monolithique.
De la société primitive à la conquête de l'espace, les évolutions sont illusoires. Elles résultent d'une succession d'adaptations humaines et matérielles. Seul déclic qui va provoquer la différence (et donc, une nouvelle évolution) : l’Homme a construit, bâti, formé des communautés au-delà de son propre territoire. La connaissance humaine est à saturation ; il a découvert tout ce que sa propre civilisation lui a permis de découvrir. Même saturé d’innovations savantes, l’Homme reste ignorant. Même par une déduction anticipée, issue du savoir accumulé au cours du temps et des expériences, son savoir ne se limite qu’à un point sur une ligne qui semble infinie. Mais il a créé un être plus puissant que lui, une entité informatique autonome et débonnaire du nom de HAL 9000. Un ordinateur complexe, capable de penser par lui-même. HAL représente une contradiction fondamentale à la civilisation humaine et, si cette dernière survit à tout hasard, elle doit dominer sa propre création.
Le deuxième monolithe donnera lieu à un trou béant aux couleurs kitch, dignes d’Atari 2600 et de la ligne vestimentaire des Rubettes. Voyage long et pénible auquel nous assistons... extrêmement long... et peu à peu, nous nous mettons à la place du pilote qui doit se trouver en pleine syncope. Une pupille warholienne voit sa dernière seconde arriver. Enfin, jusqu’à ce final... une fin assez contradictoire au point de vue esthétique ; David Bowman, le nom du pilote rescapé de la station spatiale, évolue dans une atmosphère épurée où la société n’est plus. Une structure quasi-idéale. Pourtant la mort reste l'ultime rapport de domination que David cherchera à abattre - d'où la présence du dernier monolithe.

Éclectique, référentiel, pessimiste, visionnaire, créateur, élitiste et populaire à la fois, subtil dans sa violence, intemporel, l’ensemble de l’œuvre de Stanley Kubrick n’en finit plus de qualificatifs et, d’une manière quelconque, elle est remarquable d'entre toutes. Avec 2001, l’Odyssée de l’espace, le cinéaste américain est arrivé à produire une oeuvre singulière et un véritable exploit technique au vu de sa date de sortie, 1968.
D’une vision purement pessimiste et par le biais de la SF, il reconsidère l’humain en tant qu’être ignorant, planté dans son avenir immuable et avec son passé inexplicable.
La spiritualité, elle, est hors-champs, bienséante. L’œuvre n’offre pas d’explications futiles ou superficielles - d’où la disparition du scientisme et de toutes probabilités d’existence divine ou extraterrestre en la présence du monolithe nihiliste. L’Odyssée se regarde, se ressent dans sa moindre plastique. Elle n'a aucune prétention. Elle n’offre pas la vérité mais explique clairement que la société, l’humanité entière impliquée, est vouée à l’échec. Après tout, l'échec ou le petit pessimisme ne sont pas très importants ; ce qui est important, c'est le "comment", c'est le cheminement, la trajectoire de notre vaisseau.

Note : cette critique a été écrite en 2001. Remise au goût du jour. Et... J'avais 20 ans. Donc, Pierre Bachelet, si tu me regardes assis sur ton gros caillou, je te salue et merci pour ton odyssée.

Note sur la scène finale : l'Homme parti à la recherche de son Histoire, a fini par évoluer par de là les frontières de l'univers (ce qui nous arrivera aussi) et touchant au but de l'hyperespace, l'univers tout entier s'est courbé créant avec le temps humain un paradoxe où on voit l'Homme déambuler dans une chambre (qui a tout du funérarium) et il vieillit en un clin d'oeil évidemment puisque ce n'est pas un temps adapté à sa condition d'Homme avec des frontières naturelles. Un non espace non temporisé est forcément invivable et un temps anarchique... Ce qui est frustrant c'est la dernière scène car elle montre le foetus après la mort de l'homme (le temps est devenu un non temps dans une anarchie) : est-ce que le foetus est celui de dieu ou est-ce que c'est le foetus du renouvellement ?
Arrive le monolithe. Arrive sans prévenir, il est là pour indiquer une trouvaille majeure dans l'Histoire de l'humanité, un fait qui transcende le corps humain et son cerveau. Et j'imagine que david, après avoir été en prise avec un robot conscient et tueur, j'imagine qu'il accède aux clés de la cration mais qu'il est incapable de comprendre puisqu'il a la taille d'un pois chiche

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