La Science-fiction comme prétexte et la science-fiction comme fin

Avis sur 2001 : L'Odyssée de l'espace

Avatar Gaspard Rivron
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2001 ! Sans aucun doute, l’un des films les plus emmerdants qu’il m’ait été donné de voir.
Ç’avait bien commencé, pourtant. Déjà parce que c’était au cinéma, et comme un ami m’en avertit après coup, « faut le voir sur grand écran » : de par la qualité et la puissance du son ainsi que les dimensions de l’écran (dimensions honorables pour un cinéma associatif de village tel que celui où je me suis rendu, même si moins impressionnantes que dans les grands complexes des chaînes industrielles), la salle obscure était pour ainsi dire indispensable ou au moins franchement nécessaire à la découverte de ce « chef d’œuvre du septième art », comme on le qualifie un peu partout – et je ne remettrai pas ici en cause ce statut, n’en ayant ni la prétention ni la légitimité.
Or donc, être au cinéma m’avait mis dans de bonnes dispositions pour apprécier le film. Mais si ç’avait bien commencé, c’est aussi parce que le film lui-même était bien parti pour moi, et pas seulement à cause de l’aura mystique dont les décennies qui nous séparent de sa première sortie en salles l’ont doté. Sincèrement et profondément, la première partie du film, celle des hommes et des singes, ou des hommes-singes ou singes-hommes, me terrifia. C’est le vertige métaphysique, l’abîme où la vérité se perd de vue, et je me rends compte maintenant que cette introduction suscita en moi les mêmes sentiments de profond effroi que provoqua quelques mois plus tard la lecture de la Généalogie de la morale, Kubrick sapant chez son spectateur, comme Nietzsche chez son lecteur, les fondements de la vérité telle qu’on se la figure d’ordinaire. Il fait remonter la raison, en poussant jusqu’au dernier stade l’analyse généalogique, à ses propres origines, la naissance de l’homme, en un temps où de raison il n’y avait guère, non plus que n’existaient vérité ou morale, et voici que je contemplais des bêtes révulsantes et rendues plus hideuses encore par l’inquiétante étrangeté qui émanait de leurs yeux : l’un de ces monstres pleins de violence, vraiment, serait mon ancêtre – aurait quelque chose à voir avec moi ?
Mais, me délivrant inopportunément de mon angoisse mystique, surgit une grosse pierre noire, « le monolithe », le fameux ! ai-je appris par la suite. Dès lors, tout fout le camp. Exeunt mes immondes ancêtres incarnant la négation de la vérité et de la raison et même de l’amour dont paradoxalement ils enfanteront les inventeurs ; à la place, viennent les vaisseaux spatiaux, et durant combien de longues heures, sans doute pas plus de deux ou trois mais qui m’en parurent dix, n’ai-je pas assisté hagard à de bien ennuyeuses aventures : des hommes marchant dans des couloirs blancs ?
Quand, bien après, j’ai vu l’immense Solaris d’Andreï Tarkovski, je n’ai pu m’empêcher au fur et à mesure que se déroulait devant moi cette histoire dickienne, de comparer les deux films. Le réalisateur nord-américain (dont je suis ouaille fervente par ailleurs, adulateur d’incroyables œuvres telles qu’Orange mécanique ou Docteur Folamour) nous montre, non pas un homme, mais l’humanité. C’est elle le personnage principal et l’odyssée de l’espace est celle du genre humain. Cette odyssée se résume aux avancées technologiques, de l’objet médiateur à l’intelligence artificielle, de l’arraisonnement de la nature à son inéluctable conséquence à long terme : la rébellion de l’objet, du robot devenu un danger pour ses créateurs ; et c’est assez bon que Kubrick le répète (et prêche dans le désert) après tant d’autres prophètes, mais quoi ! des heures d’attente pour cette redite, et toujours la pierre noire qui aboutit, en guise de conclusion métaphysique, à des volutes versicolores qui ne manquent pas d’être oniriques, j’en conviens, mais ne sont pas vraiment plus, dans un film qu’on prétend porteur d’une grande révélation cosmique, qu’un gribouillis d’enfant ; enfant d’ailleurs remercié à la fin, autorisé à apparaître sous la forme d’un gigantesque fœtus avoisinant la Terre. Trêve de plaisanterie, mais quelle est la signification de tout cela ? Et des heures à patienter, affligé de couloirs blancs inlassablement arpentés par des scientifiques, dans l’espoir d’un finale dantesque, pour en fin de compte arriver à… une absence de réponse. De jolies images, très poétiques, vides de sens – porte béante aux exégèses sans fin des spé lettres mo férus de Barthes et adorateurs d’Onan.
Alors que pour le Russe, la science-fiction est un prétexte à la mise en scène des passions qui font rage dans le cœur des hommes. Il n’y est pas question d’« humanité », mais d’un homme, lequel par la science-fiction se retrouve confronté à une incompréhensible entité qui le contraint à faire face à sa grande peur, l’amour, et à ce que cette passion implique : la tristesse, le désespoir, la lâcheté ;et aussi, ténue mais présente, l’espérance, qui se traduit par la possibilité de l’inverse : la joie, l’espoir, le courage – et même, Tarkovski étant chrétien, la foi comme toile de fond – mais c’est une autre question. Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il y a, d’une part un homme confronté à ses passions, et l’histoire du film, étant celle d’un homme, est aussi la mienne ; d’autre part, une étude historico-mondiale de l’humanité vue par le prisme des sciences, mais l’histoire du film, étant celle d’un ensemble abstrait, ne me concerne pas, et je reste de marbre, pétrifié par l’ennui.

(Avis rédigé le 19 septembre 2019, parce que j’y ai pensé ce matin et que ça m’a fait marrer.)

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