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Un film dont chaque plan serait travaillé. Dont aucune image ne serait banale, anodine. Voilà sans doute ce que j'ambitionnerais de réussir si je devenais cinéaste. La jeune Ana Lily Amirpour l'a fait. Pour rendre pleinement justice à ce film, il faudrait en décrire chaque plan, ce qui risquerait d'être un peu long. On va donc se résoudre à ne donner de cette errance nocturne qu'un aperçu.

Peut-être la beauté du film est-elle à imputer au directeur de la photographie, Lyle Vincent. Le travail sur la lumière est ce qui impressionne le plus. Quelques exemples :
- Lorsque, Arash gisant sur le lit, la fille pose un disque sur la platine, sa silhouette est finement ciselée par la lumière, image d'un érotisme subtil. Arash se lève et, tel une ombre, se rapproche lentement, elle ne bouge pas, finit tout de même par se retourner. Sublime !
- Même "silhouettage" par la lumière lorsque Atti s'apprête à danser pour Hussein.
- La fumée de l'usine au loin irisée également, son centre tout de gris. L'image alterne avec des instruments mécaniques en mouvement.
- L'importance des réverbères dans la scène de rencontre entre la fille et Arash déguisé en Dracula.
- Dans la scène entre la fille et Arash devant la centrale électrique, un rai de lumière transperce horizontalement l'écran, une frontière que viennent traverser tour à tour les deux personnages.

Lorsque la beauté s'offre ainsi à l'écran, peu m'importe, ou presque, ce qu'on raconte. En l'occurrence je ne suis pas adepte de films de vampires, sauf lorsqu'ils sont signés Dreyer ou Murnau - pour les mêmes raisons. Et ce sont peut-être ces amateurs-là qui seront déçus par le film, le trouvant trop contemplatif ?

Pourtant, même le scénario n'est pas sans intérêt. L'idée d'utiliser le tchador comme une cape de justicière est savoureuse. Elle rappelle Tarantino, adepte des histoires où les opprimé(e)s prennent leur revanche. Ana Lily Amirpour en revendique l'influence, tout comme celle de David Lynch et de Sergio Leone, qui m'a semblé moins évidente - hormis dans une scène où une musique à la Ennio Morricone fait un peu "plaquée" car pas du tout à un moment paroxystique.

Un vampire justicier, voilà une deuxième bonne idée. Si "la fille" tue parfois juste pour se nourrir de sang (le clodo dans la rue), elle choisit aussi ses victimes parmi ceux qui ont "mal agi", singulièrement des hommes : le violent Saeed, le parasite Hossein. Et elle fera jurer au petit garçon "d'être sage". Mais, lorsque la gorge qui se présente à elle sera celle d'Arish, elle n'y plongera pas ses crocs. Début d'une romance, qui permet à Ana Lily Amirpour d'aborder un deuxième thème : la solitude du vampire ! Elle déclare dans une interview avoir toujours été touchée par la solitude de personnages tels que Nosferatu. Et en effet, dans la scène devant l'usine, où elle se laisse percer les oreilles (encore une très belle idée), comment établir une relation amoureuse sans révéler la terrible vérité de sa condition ? On ne verra ainsi pas les deux s'embrasser. Le film s'achèvera sur un plan magnifique, les deux à l'avant de la voiture, séparés par le chat, leur regard seuls convergeant lentement l'un vers l'autre. Loin d'être un happy end, plutôt un cul-de-sac car on peine à imaginer que ces deux-là puissent aller au-delà.

Mais revenons aux déambulations de notre vampire. Cette frêle silhouette apparaît donc tel un fantôme la nuit. Une première fois dans le rétroviseur du petit dealer qui vient de se faire faire une gâterie à l'oeil. Pour la convaincre de ses talents, Atti lui a langoureusement sucé le doigt. On retrouvera le même geste de la part du vampire dans l'appartement du caïd, puni par là où il a péché !

Les errances nocturnes de la fille alternent avec des scènes chez elle, où le fantôme prend chair : on la voit se maquiller, danser, prendre un bain - sa chevelure lui faisant comme le tchador. Puis elle ressort, parfois sur le skate du jeune garçon qui le lui a laissé, terrorisé. Elle va rencontrer tous les protagonistes de l'histoire.

Avec le vieil Hossein, c'est un face à face à distance, là encore troué en son centre par la lumière puissante d'un projecteur de l'éclairage public. Netteté et flou alternent de l'un à l'autre dans un parcours hypnotique.

Avec Atti, qui vient de rayer la carrosserie de la voiture d'Arash, c'est devant un grand mur ovalisé par le recours au grand angle que les deux femmes apparaissent, minuscules, sur la droite. Les deux femmes se retrouvent chez la prostituée, le vampire dévoilant à Atti sa triste condition. Il n'est pas interdit d'y voir une dénonciation de la prostitution, et du statut de la femme en Iran en général...

Et puis il y a Arash, qui va faire battre son coeur comme dans un film de midinette. Référence à James Dean ou à Brando (la musculature, le jean et le tee shirt blanc), on le suit dans ses tentatives pour récupérer sa voiture, puis pour subvenir aux besoins de son drogué de père. Lorsque celui-ci envoie tout valdinguer - dans une scène où la caméra, fort opportunément, est très mobile -, Arash le met dehors, avec un bon paquet d'argent pris au dealer. Il le retrouvera mort, abandonné dehors, dans une autre très belle scène, filmée à ras du sol en gros plan sur le gamin des rues - avec, sur le côté, une femme en tchador blanc, mystérieuse.

Enfin, il y a le chat, l'animal magnétique qui fait le lien entre l'humain et le surnaturel : son oeil apparaît lorsque Hossein et Atti se shootent, et Hossein croit voir dans son regard celui de sa femme disparue. Il fait le lien entre Arash et le vampire dans la scène finale, comme on l'a dit. C'est aussi par lui qu'Arash comprendra qui a tué son père.

Quelques autres personnages s'ajoutent à ceux-là : la séduisante mais superficielle Shaydah, allumeuse qui se refuse à Arash dans la boîte de nuit, poussant Arash dans les bras de "la fille". Egalement un travesti qui joue avec un ballon de baudruche, dont je n'ai pas saisi le rôle... mais même cela, j'ai aimé : une scène gratuite, incongrue, au milieu de la narration.

L'atout du film, outre Lyle Vincent, c'est bien sûr Sheila Vand, qui incarne le vampire. Androgyne, mélange de puissance et de fragilité, écorchée vive et pourtant emplie d'une mystérieuse énergie... elle concourt à la magie de cette mortelle randonnée.

Un grand film, à la signature visuelle singulière. Dans le bonus, on s'attend à découvrir une femme étrange, habitée. Au contraire, elle s'exprime de façon parfaitement quelconque ("funckin" tous les trois mots quoi) et s'extasie devant le tout venant. On est loin d'un Belà Tarr ou d'un Leos Carax ! Comment une fille comme ça a-t-elle pu réaliser un tel film, à mes yeux proche du chef d'oeuvre ? Ce n'est pas le moindre des mystères de cette virée nocturne. Comme quoi il faut se méfier des apparences...

8,5

Jduvi
8
Écrit par

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