La mer, la mer, toujours recommencée

Avis sur A Scene at the Sea

Avatar Lissagaray
Critique publiée par le

O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Lors de sa tournée d’éboueur le long de la côte, Shigeru, un jeune sourd-muet ramasse une vieille planche de surf très endommagée. Rafistolée avec les moyens du bord, elle devient une planche de salut. Dès lors, Shigeru se jette corps et âme dans la pratique du surf, sous les yeux émerveillés et toujours confiants de Takako, sa fiancée elle aussi sourde-muette (ah ce regard !). Des débuts laborieux sous les regards moqueurs des surfeurs locaux aux premières compétitions de glisse, la passion de Shigeru va confiner à l’obsession, mettant en péril sa relation amoureuse. Une nouvelle planche, l’ambition d’un concours et comme une fin d’été pluvieuse un épilogue, où le héros quasi mythologique sera happé par les Dieux. L’achat de cette nouvelle planche, pas tout à fait conforme à l’idéale souhaitée, n’est pas sans rappeler certains films du cinéma néoréaliste. Lorsque Shigeru compte ses sous face à un marchand avide, quelques souvenirs reviennent. On pense au voleur de bicyclette (Vittorio de Sica) et à son pendant chinois Beijing Bicycle du cinéaste Wang Xiaoshuai (plus rare encore), bien que les motivations des protagonistes soient différentes. Une histoire éternelle : un objet totem, sa possession, l’accession à un statut social, la perte des deux.

Troisième long-métrage de Kitano après Violent Cop en 1989 (sur lequel il remplace le réalisateur Kinji Fukasaku, au pied levé) et Jugatsu en 1990, A Scene at the Sea sort au Japon à l’automne 1991. Le film sera présenté en France en 1999, soit 8 ans après sa sortie japonaise. La rhétorique du cinéma de Takeshi Kitano repose sur des codes scénaristiques éprouvés : des yakuzas fatigués et en quête de rédemption, de sombres histoires de vengeance, le surgissement inattendu d’une poésie drolatique contrebalançant les effusions de violence. Une représentation de Nô dans la pure tradition regroupe cinq pièces entrecoupées de kyôgen, intermèdes « comiques » destinés à lever la tension dramatique. Tout empreint de cet ADN figure le magistral Hana-Bi. A Scene at the Sea, perle rare de la filmographie Kitanesque, ne coche aucune de ces cases et s’impose pourtant comme l’un des sommets du cinéaste sensible mais, on s’en doute, sans sensiblerie. Un film solaire, sans effets sous l’œil objectif du cinéaste japonais.

A la fois surf movie élégiaque et histoire d’amour pointilliste, A Scene at the Sea ouvre une nouvelle brèche dans le cinéma de Kitano, d’où affleure un romantisme délicat qu’on ne lui connaissait pas en 1991 mais qui éclatera en 1997 avec Hana-Bi. Au visionnage du film, la première impression a été celle des films de plage de Jacques Tati (les allers-retours incessants de la ville à la plage de Shigeru et de son amie). On pense également et plus vraisemblablement à Ozu. De l’auteur du Voyage à Tokyo, on retrouve cette fascination pour les scènes apparemment banales d’où jaillit une grâce, un enchantement ravi. Une journée de plage à observer des riens dont rien ne parvient à nous arracher.

La mer de A Scene at the Sea n’est pas grandiose. Ses rouleaux n’impressionnent pas. Lorsque le jeune garçon atteint un niveau acceptable dans son art, les scènes de glisse sont filmées en plans larges. L’essentiel n’est pas là. Une galaxie de détails infimes traverse ce long-métrage presque intégralement muet : l’esquisse d’un sourire, un regard qui se pose, la déambulation en file indienne du héros et de sa fiancée Takako, les ricanements bêtas des camarades de Shigeru se substituent à l’absence de dialogues. Là encore, la référence au Nô ne surprend pas. Dans le kyōgen-gata, intermède comique du Nô, les personnages shite et waki (ado pour le kabuki) tiennent ces rôles burlesques. Deux imitateurs critiques de Shigeru vont progressivement se laisser gagner par la frénésie de l’équilibre. Leurs tentatives sont montrées en miroir de celles de Shigeru. Comique de répétition d’un auguste et d’un Monsieur Loyal râleurs, maladroits que l’apprentissage fera se tenir droit (parabole sur le passage de l’enfance à l’adulte).

A Scene at the Sea, réussit à retranscrire l’amour entre deux personnages à l’histoire (presque) insignifiante et qu’un regard, une posture, un geste révèlent. Un film magique, un regard tendre posé sur le regard. Du visage de Takako, il faut observer la géographie changeante face au regard déterminé, lointain, parfois dur de Shigeru. Aucun geste, aucun signe d’affection, baiser… juste des regards qui parfois se croisent ou se posent là où l’autre est ou là où il sera. De son étrangeté, Shigeru va progressivement tirer sa force, mettant les rieurs de son côté et s’intégrant au groupe des surfeurs chevronnés. Sa relation avec Takako pâtira de cette autre passion sans altérer leur amour désarmant. Du grand .

Si vous n’avez pas encore vu ce chef-d’œuvre courez le voir. Sans doute figure-t-il encore dans les replay d’Arte et dans la sélection des films asiatiques que la chaîne inspirée proposait cet été. Dans le registre des films de Kitano, on découvrira également le fascinant M. Long de Hiroyuki Tanaka, alias Sabu. Dans ce film, on retrouve l’hyper-violence, les gangsters fatigués, le décalage entre des scènes de combats invraisemblables et la cuisson des nouilles (tout aussi spectaculaires) ; une poésie à fleur de peau.

Réalisation ; Scénario ; Montage : Takeshi Kitano
Claude Maki (Shigeru)
Hiroko Ôshima (Takako)

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 104 fois
Aucun vote pour le moment

Autres actions de Lissagaray A Scene at the Sea