La vie, expérience de l'Amour, séjour en Amour

Avis sur À la merveille

Avatar inderweltsein
Critique publiée par le (modifiée le )

Post-scriptum (20 février) à la critique originale (2/4 septembre - en dessous) :

Un film à première vue, moins ambitieux, plus accessible. L’histoire d’un amour, l’histoire de plusieurs amours, des rendez-vous manqués, des échecs amoureux.
Et en même temps d'une telle exigeance. A en perdre certainement même des plus convaincus sur le bord de la route.
Parce qu’il faut faire l’effort, et parce que l’effort ne garantit pas de ne pas rester aveugle au final…

Il faut presque savoir remettre en cause tout ce qu’on croit savoir du cinéma de Terrence Malick, s’en dépouiller, s’en déshabiller.. Il faut presque savoir admettre que c’est un échec selon tous ces propres critères avant de soudainement déceler, instillé par les mots de Quintana, ce qui en fait le génie. Comme si le cinéaste américain, une autre fois, réinventait le langage du cinéma.
Alors l’esprit libéré, pour le reste du film, mais surtout, plus encore, à la seconde vision, quel flot, quelle rivière, quelle poésie ininterrompue… Comme si le premier regard à être tant ébloui (ou perturbé par les rares regards de Ben Affleck, effacé à juste titre) avait été aveugle.
Aveugle aussi à la nature véritable du film..
Un film où les acteurs ne jouent pas.. Mais dansent. Non pas métaphoriquement mais absolument littéralement. Le film est à tous égards un ballet.
Les acteurs sont en effet toujours en mouvement, mais plus que ça, toujours en des mouvements expressifs, toujours en relation l’un à l’autre, se séparant, se rapprochant, tournant l’un autour de l’autre, souvent en se regardant l’un l’autre tout en même temps. Le montage du cinéaste américain accentue encore cela, en coupant les dialogues et se concentrant sur la collision des corps. Et même quand l’acteur vient à être isolé, le mouvement, et souvent la danse demeure.
Percevoir que c'est réellement, factuellement, un ballet que tout au long du film nous offre Terrence Malick dans chaque geste, chaque déplacement à l'écran, c'est comprendre ce qui longtemps peut nous rendre étranger aux personnages alors même que le regard changé, ils en deviennent infiniment émouvants... C'est même si patent en certains plan-séquences (je pense à la chorégraphie qu'est la montée au motel), qu'on en vient à s'interroger, comment à un précédent regard, ça n'a pu nous apparaître spontanément.
La Ligne Rouge, Le Nouveau Monde, films pourtant vu comme si malickien, si singulier dans le paysage du cinéma américain se révèlent soudainement dans les limites que le cinéaste s’était fixé pour satisfaire quelque peu aux studios, comme si c’était presque des films de commande.
Les films désormais semblent plus personnels que jamais, comme si le cinéaste était dans les conditions de faire désormais, le cinéma qu’il ambitionnait de tourner depuis toujours.…

Pour clore ces quelques lignes d'addendum, une hypothèse: et si c'était à dessein que Malick nous avait mis un temps dans la même épreuve, la même situation désespérée que ses personnages, Marina et Quintana. Forcés à déceler la grâce dans un monde où elle semble absente, forcés à la trouver nous-même sans qu'elle nous soit donnée d'entrée.

-=-=-=-
Critique originale:

Ci-dessous, la critique originale, une traduction -- d'où les tournures parfois maladroites -- des comptes-rendus à chaud à l'intention d'amis anglophones faits au retour de chacune des projections du 2 et 4 septembre 2012.

Première vision du 2 septembre:

"Nouveau né. J'ouvre les yeux.
Je fonds. Dans la nuit éternelle.
Une étincelle.
Je tombe dans la flamme.
Tu m'as sortie des ténèbres.
Tu m'as ramassée de terre.
Tu m'as ramenée à la vie."
Le film s'ouvre sur quelques plans de caméra vidéo de mauvaise qualité, semblable à de la VHS, dans Paris. Puis dans le TGV.
Marina vient juste de rencontrer Neil.

Ils semblent dans un amour partagé. Ils semblent commencer une vie ensemble en France, à Paris.
Après quelques minutes, ils sont dans un Mont Saint Michel désert.
"J'ai monté les marches... vers la Merveille"
"I went the stairs ... to the Wonder"

Tout le film continuera ainsi, de la même manière que ces premiers moments: le film est plus conduit par la narration que le précédent, et ce sont les voix-off qui conduisent cette narration, elles expliquent souvent les sauts, les trous comme les mots d'Holly le faisaient dans Badlands (La Balade Sauvage). Mais elles continuent tout en même temps de poser des questions.

D'une certaine manière, c'est un mélange complexe du Nouveau Monde et de The Tree of Life. Sur un plan esthétique, il y a des scènes qui sont de façon frappante, similaires à certaines de The Tree of Life.
Neil grimpe une colline ... comme Jack adulte, dans son esprit, grimpait dans le désert... (La différence est évidemment que ces scènes ne sont pas imaginaires)
Des petites vagues sur l'eau....
Des ombres en contrejour dans une autre pièce. Des voiles de rideau. Des visages dans ces voiles.
Des enfants jouant à l'école..
Marina qui prononce "L'amour nous fait un, deux, un" qui fait écho à une voix off de Pocahontas.
Les mots de Quintana "Help me not to pretend.. Pretend feeling I don't have" qui font écho à la fois à une prière de Pocahontas dans le Nouveau Monde et à la prière de Jack.
Le "Je te suivrai. Où que tu ailles" de Marina qui fait écho à la promesse de Mrs. O'Brien de fidélité à Dieu.
Mais tout à la fois, nous entendons, nous suivons une histoire, comme nous avons suivi une histoire dans le Nouveau Monde. Et une histoire dont, ce qui semble être initialement le thème principal, est similaire au Nouveau Monde (une histoire d'amour)

La Marina heureuse, la Marina amoureuse est montrée et filmée comme un personnage aussi fantasque (ou peut-être plus encore) que Pocahontas heureuse, jusque dans les gestes (qui pourrait aider à perdre quelques spectateurs, puisque ça semble irréaliste d'une femme de notre époque... mais la mémoire -- puisqu'il semble que le film soit destiné à être perçu comme des souvenirs, comme dans TToL -- sélectionne le meilleur, le mémorable, "the outstanding" dans les moments heureux).
Et la Marina désespérée est filmée en un personnage égaré similairement à la manière dont était filmée Pocahontas en son désespoir.
Mais ce ne sont pas les seules facettes du personnage de Marina.

Au contraire, Neil est filmé principalement à la façon d'un Mr O'Brien (et pas vraiment comme Sean Penn, malgré quelques similarité esthétiques évoquées plus haut.
Nous le suivons enquêtant près de machines, près et dans l'eau, comme nous avons suivi Mr O'Brien dans l'usine. Nous le voyons chez l'avocat.
Bien qu'il ait du dialogue, bien qu'il ait de la voix off, bien que nous le voyons si souvent, nous savons si peu de ce qui le mène.
Ce que nous avons, ce sont des personnages (principalement Marina, et Jane) qui nous parlent de lui, de la vie, des sentiments à ses côtés. Comme Mr O'Brien, nous savons plus à son sujet par ses gestes, que par ses mots : ils est filmé dans certains scènes comme un homme souffrant, mais dans ces scènes, qui révèlent tant du personnage, il est vu à distance ou comme une forme noire, une ombre dans le contrejour. Comme Mr O'Brien dans les bois, ou comme son ombre à sa porte.
Marina à un moment de leur histoire dira de lui "Il y a des gens qui n'ont pas le courage de mettre fin aux choses. Ils laissent les autres le faire pour eux."
D'une certaine manière, cette opinion sur Neil pourrait résumer la façon dont il est filmé. Mais cette phrase ne résume pas le personnage complexe qu'il semble être.

Et pourtant, nous voyons son visage si souvent, probablement autant que nous voyons Marina, peut-être plus.
Il a été écrit que Ben Affleck n'avait pas le "lead". Mais il n'est pas non plus un personnage secondaire. Il partage la lumière, le lead, tout en étant aussi une ombre. Il est une ombre, tout en nous donnant des voix off. Tout en ayant des lignes de dialogue.
Il est en fait l'astre autour desquels les personnages gravitent.

Ce qui est frappant en fait, et ce qui rend le film différent dun simple mélange du Nouveau Monde et de The Tree of Life c'est la somme énorme de voix off. Et combien, je l'ai déjà dit, cela mène la narration, combien cela narre l'histoire au contraire du Nouveau Monde.. tout en parvenant dans le même temps à être tout autant interrogatif, introspectif, philosophique (probablement même plus en quantité)

Durant peut-être la moitié du film, ou peut-être les deux tiers, pour un spectateur ordinaire (mais aussi pour un spectateur plus au fait de l'oeuvre de Malick) l'histoire ne semble pas articulée. Quel est le rôle, le sens de la futilité de l'histoire, pourquoi suivons-nous leur vie? En quoi cela nous concerne, de manière plus profonde que l'histoire? En quoi la crise de foi du Père Quintana est liée à tout ça? Et les extrêmes du personnage de Marina, peut-être, n'aident pas le spectateur ordinaire à se connecter avec l'histoire.

Et puis, tout soudain s'éclaire.. (tout au moins pour moi)
L'amour est ce qui lie tout cela, qui connecte tout cela.
Terrence Malick nous montre l'amour sous ses multitude de forme, et comment il peut-être difficile de les faire coexister en nous-même en tant qu'être humain. L'amour entre un homme et une femme, l'amour entre deux parents, une mère et sa fille éloignée, l'amour en tant que désir, la chair, l'amour dans la haine, l'amour des les disputes parfois violente, l'amour dans le pardon, l'amour en tant qu'amour de Dieu, l'amour dans l'aide aux autres, qui soient-ils, prisonniers, personnes mourants, agée..

A un moment, auparavant, Marina avait demandé, "Où sommes nous quand on est là"..
Où sommes nous tous, finalement... En ce que nous expérimentons dans l'instant même, la vie... Sommes nous destiné à être plus heureux maintenant en cette vie où un autre "moment"..

La réponse pour Malick est que nous sommes là pour expérimenter l'Amour. L'Amour qui est la voie, le chemin vers ce que Malick poursuit dans toute son oeuvre: voir, percevoir l'éternel partout, dans chaque instant, en percevoir la bénédiction.
A propos de cela, le Père Quintana dira, dans une foi finalement renouvelé: "We (Men?) are meant to see you"
Quelques un des derniers mots, prononcés par Marina, "L'amour qui nous aime. Merci" ("Love that loves us. Thank you" dans la version sous-titrée en anglais) renforce ma conviction et semble un indice laissé par Malick, comme les mots épiphaniques de Mr O'Brien, en réaction à sa mutation, l'étaient pour un des sens de The Tree of Life.
Ainsi, cette expérience de l'Amour qu'est notre vie, est celle de l'amour des hommes, sous tant de formes. Mais plus encore, l'expérience d'un plus grand Amour: l'instant présent.

Quand nous avons quitté la salle, je souriais. J'ai souri longtemps. Quel moment extraordinaire. Quel difficile, exigeante mais si récompensante expérience.*

Mais avant tout cela, au premier fondu au noir, quand l'image revint, lors de ma projection il y eut des rires: des gens semblaient déçu que ce ne soit pas encore fini. Et puis, quatre ou cinq minutes plus tard, au vrai fondu au noir, il y eut un grosse huée, et quelques instants plus tard, les premiers applaudissement. A leur summun, les applaudissement ont réussi à rivaliser avec les huées (mais je suis peut-être optimiste). Impression juste ou non, optimiste ou non, huer est plus sonore qu'un applaudissement, ce n'était pas si mal. Ce que je ne comprends pas vraiment c'est pourquoi il y a tant de gens faisant l'effort d'aller dans un festival et tant de gens pour un film de Malick (tout était complet) tout en ignorant le sens de l' oeuvre de l'artiste. Juste parce qu'il fallait y être?

* Quoique le film ait ou non, c'est malgré les impressions mitigées à mi film, un film majeur à la fois pour Malick et pour le cinéma.
Mais j'ai pensé à Metropolitan [...] Au vu de leur catalogue comment pourront-ils jamais en faire la promotion? Pour le Nouveau Monde, le drame historique avait aidé. Pour To The Wonder, cela semble une grosse tâche...
Peut-être que la raison pour laquelle il n'y a pas de bande-annonce pour le moment est parce que réaliser une bande annonce décente pour ce film est diffcile: une bande annonce qui ne révèle pas trop de l'histoire est très difficile. Et d'un autre côté révéler et résumer l'histoire est inutile, l'histoire n'est pas ce qui importe, et l'histoire pourrait ne pas attirer. Peut-être peut-il y avoir un miracle d'équilibre, un tour de force comme la bande annonce de TToL. Mais c'est plus difficile à réaliser que pour TToL.

La raison pour laquelle je termine par cette réflexion terre à terre est que, le rôle du Lion d'Or, comme de La Palme d'Or ou l'Ours d'Or est d'aider des films importants qui méritent d'être vu mais n'y réussiront pas sans la publicité du prix. Et To the Wonder semble en avoir besoin bien plus par exemple que le favori et hype The Master ou Passion dont on parle tant.

(NB: J'éditerai certainement prochainement quelques lignes pour ajouter quelques précisions sur les allusions au Nouveau Monde et à The Tree of Life)

-=-=-=-
Seconde vision du 4 septembre:

J'ai revu le film mardi après-midi, dans une projection plus petite et plus éloignée du coeur du festival, avec un regard moins analytique et terre à terre (et pourtant pour la première projection, je n'avais pas le sentiment d'être analytique. Mais peut-être voulais-je tant me rappeler de détails à partager (notamment, à l'intention de ces amis anglophones, les traductions anglaises de la voix off de Marina en français), qu'inconsciemment je ne l'ai pas vu comme j'aurai pu le voir). Je suis donc un peu faché contre moi-même de ce premier contre rendu, si terre à terre.

Je l'ai donc revu. Et... quel flot, quelle rivière, quelle poésie ininterrompue. J'ai vu des scènes comme si je l'ai découvrais pour la première fois.
En sortant de la salle, pour de longues minutes, le monde semblait différent, le visage des gens avait changé, le ciel avait une couleur merveilleuse...

La plus difficile chose en fait est peut-être d'attendre pour le revoir.
J'ai beaucoup de citations à corriger et partager (dès que possible)
Un détail important pour le moment:
*** SPOILER ***
A la fin, Marina semble libérée de son amour pour Neil, elle semble avoir transformé sa souffrance en un sentiment de bénédiction d'avoir vécu cela, même si c'est un passé révolu: nous la voyons dans la nature, dans la forêt, dans un champ avec des bisons en arrière plan... tout comme Pocahontas, elle semble avoir trouvé un chemin de vie (~="Mother, now I know where you live")
et nous voyons quelques monuments français, non identifiés, avec des réflexions sur l'eau de ces derniers et des nuages, sous une lumière merveilleuse d'aube ou de crépuscule.. il est alors difficile de deviner où est le ciel et la terre... et nous voyons "la Merveille" en dernière image....
**** SPOILER ***

En somme la Merveille semble être, aussi, comme toujours pour Malick, parvenir à trouver sa place dans le Monde, trouver comment vivre...

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 1597 fois
28 apprécient · 1 n'apprécie pas

inderweltsein a ajouté ce film à 1 liste À la merveille

Autres actions de inderweltsein À la merveille