Le mystère Maier

Avis sur À la recherche de Vivian Maier

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C'est l'histoire d'une découverte fascinante, d'un trésor caché au fond d'une malle et dont la mise au jour en 2007 inscrit un nouveau nom au Panthéon de la photographie, aux côtés de Walker Evans, Izis ou Helen Levitt. L'inventaire donne le tourni : plus de 120 000 négatifs, des milliers de tirages, des centaines de films, le tout d'une rare qualité artistique. Son auteur, Vivian Maier, n'est pas du sérail mais une simple bonne d'enfants de Chicago, photographe amatrice compulsive, aussi secrète que son oeuvre est impressionnante.

Pendant 40 ans, des années 50 aux années 90, elle saisit l'instant sans jamais montrer son travail à quiconque et nous lègue aujourd'hui sans le savoir le témoignage unique d'une époque révolue. Ses photographies sont l'expression même de cette Amérique d'après-guerre aux contrastes saisissants. Son oeil, son style, sa patte s'inscrivent avec évidence dans le courant naissant de la street photography d'alors, surpassant même ses maîtres incontestés. C'est avec un Rolleiflex autour du cou et une audace à tout épreuve que Vivian Maier parcourt les rues de Chicago - quand ce ne sont pas les ruelles de villes exotiques - avec un penchant pour downtown, ses quartiers louches, noirs et délaissés. Sans misérabilisme ni voyeurisme ni idéalisme, elle photographie sans relâche. Même si Maier a sévit avec talent dans tous les genres - nature mortes, paysages, abstrait etc - on remarque une prédilection pour les oubliés de la prospérité et les portraits de rue dont la proximité inouïe avec ces sujets laisse pantois. Le cadre carré imposé par le moyen format devient pour cette artiste surdouée un espace de liberté et de création d'une force rare. Les silouhettes se font fantomatiques, perdues au milieu de perspectives abyssales. Jeux d'ombres, accidents de reflets aux confusions infinies, lignes symétriques à la poésie géométrique. Autoportraits éclatés, déformés ou multiples mais toujours énigmatiques.

Son visage, ses chapeaux, son allure c'est à peu de choses près tout ce que l'on connaît de Vivian Maier. C'est ce constat qui fascine au-delà, ou plus exactement, en plus de son oeuvre magistrale. Pas de famille ni d'ami. Un comportement énigmatique, secret, voire pour certains à la limite de l'autisme, donne corps à de multiples interrogations et interprétations. Et c'est ainsi que "Finding Vivian Maier", dans la veine d'un "Searching for Sugar Man", part à rebours sur les traces d'un personnage hors norme pour ne pas dire hors du temps. Pourquoi, alors même que Vivian Maier est consciente de la qualité de son travail, garde-t-elle son talent dans l'ombre une vie durant ? Quelle force ou quelle névrose la pousse à conserver une montagne de documents (tickets de caisse, journaux, reçus etc), encombrant ainsi sa petite chambre de bonne ? Pourquoi avoir si peu développé ses propres films ? Pourquoi tant de pseudonymes et se présenter parfois comme une espionne ?

"Finding Vivian Maier" ouvre une fenêtre sur la vie et l'oeuvre d'une femme unique et troublante puis amorce une plongée fascinante dans les strates de souvenirs personnels, et plus largement nous questionne sur notre rapport à l'art et dans quelles mesures nous sommes capables de détacher l'oeuvre de son créateur. Que nous disent ces photos sur Vivian Maier, et inversement ? Une simple nounou, inconnue jusqu'alors a-t-elle assez de crédibilité pour prétendre au titre de photographe majeure du XXème siècle ? Et pour finir une interrogation encore plus dérangeante, que penserait Vivian Maier de cette exposition aux yeux de tous de sa vie et de son travail, de cette notoriété soudaine qu'elle n'a jamais recherché ? N'y a-t-il pas quelque part dans le non-respect de la ligne de vie de l'artiste une "violation" de ses convictions ? Et pourtant l'ignorance d'un tel monument photographique ne constituerait-elle pas une perte indéniable pour le monde de l'art ?

Au-delà de tous ces questionnements, d'autres reflexions naissent de ce corpus photographique et de cette vie à l'abri des regards. Alors qu'aujourd'hui nous n'hésitons plus à exposer tout de nous, de nos passions, de nos humeurs, Vivian Maier nous donne une leçon d'humilité et de pudeur. Vivian Maier, l'anti-facebook, Vivian Maier l'anti-narcissisme 2.0. Elle reste ma photographe préférée, pour son art et son talent, sa maîtrise du moyen format et du noir & blanc mais aussi pour sa singularité, son non-conformisme, sa modestie et son humanité. Et son mystère.

Vivian Maier est décédée en 2009 dans l'indifférence du monde sans jamais connaître le succès que lui aurait pourtant valu son talent. Voilà une raison, parmi tant d'autres, qui devrait inciter quiconque à voir ce documentaire (sortie le 2 juillet 2014) consacré à cette improbable découverte et à la femme mystérieuse qui se cache derrière l'oeuvre sauvée in extremis de la destruction.

Vivian Maier, retenez ce nom.

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