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À perdre la raison par Patrick Braganti

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La grande force du film est l'appropriation d'un fait divers pour mieux le confronter à la puissance de la fiction. Ce qui intéresse Joachim Lafosse n'est pas l'infanticide en soi - qu'il abordera d'ailleurs de la manière la plus intelligente dans un hors-champ néanmoins terrifiant et irréversible - mais bien le démantèlement psychologique d'une femme dont l'existence s'emprisonne petit à petit dans un étau qu'elle ne parvient plus à desserrer. Dès la scène inaugurale, la tension et le malaise sont perceptibles mais Joachim Lafosse s'applique à ne pas désigner l'insolite situation de Murielle et Mounir comme terreau insidieux d'un dérapage annoncé. En ce sens, le réalisateur s'emploie à mettre en scène une ambiance délétère qui révèle en creux les germes d'un pourrissement inexorable. C'est un film dérangeant parce qu'il est froid et clinique dans une observation précise, sans complaisance ni pathos, qui rappelle les meilleures œuvres de l'autrichien Haneke, ou la démarche de Gus Van Sant dans sa vision du massacre de Columbine (Elephant). L'explication du Mal reste impossible parce qu'en effet il ne peut trouver la moindre justification, auquel cas il serait éradiqué depuis longtemps et, pire, serait légitimé. Ce dont il s'agit ici, c'est d'abord d'une brisure, d'un dérèglement, d'un grain de sable qui grossit et enraye de plus en plus la mécanique. Un thème cher au cinéaste belge qui livre aujourd'hui son film le plus maitrisé, époustouflant par la rigueur impeccable de sa mise en scène, servi par un trio d'acteurs grandioses. On assiste à la noyade psychique d'une femme qui s'accompagne d'une métamorphose physique sidérante, aux côtés de deux hommes dépassés et aveugles au désarroi de celle qui est en train de perdre la raison, de perdre pied face à une réalité de moins en moins palpable. Film de l'oppression, du malaise insidieux, A perdre la raison est d'ores et déjà un grand moment de la rentrée 2012, et pour tout dire de l'année entière.

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