Les lieux sacrés

Avis sur Ace Ventura en Afrique

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Une fois n'est pas coutume, une analyse littéraire pour un film qui n'en attendait pas tant. C'est que Ace Ventura en Afrique construit en partie son humour sur le décalage du personnage principal avec les tribus autochtones africaines, notamment vis-à-vis de la religion locale, autour du mythe de la chauve-souris blanche et velue Chikaka, qui a disparu.

https://youtu.be/thlrP8_lk-Y

Alors moi j'en profite, pour une critique complètement à l'ouest, et au nord, car plutôt en France, car je m'intéresse ici au rapport d'Aragon aux lieux sacrés dans Le paysan de Paris.

C'est parti pour le petit brainstorming, avant de revenir à Ace.

Nous sommes submergés d'infinies notions fugitives, ou disons plutôt
nos idées sont formées d'infinies notions, que l'on croise fugitivement,
Les formes d'une idée, pour concevoir ses formes locales que je me prenne à rêver un peu à cette expression précieuse, les formes d'une idée quelle timide représentation m'arrête de les envisager comme le réel de l'être dans sa richesse de circonstances, avec sa parure d'accidents, beaux bijoux individuels,
une autre métaphore nous permet de mieux comprendre la suggestion, l'approche de l'idée et de ses formes comme si elle était un être,
disons que les formes d'une idée témoigne de l'essence de cette idée comme les gestes d'une femme, par exemple, témoignent de l'essence de cette femme,
cette femme auprès de moi, je comprends par tout moi-même qu'il y a une femme, qu'il y a cette femme dans chaque idée qu'en vain je cerne, qu'il y a quelque chose qui est précisément cette femme à chaque idée, et ses gestes sont les gestes de l'esprit
c'est ce qu'il faut comprendre, quand il dit,
les formes d'une idée quelle timide représentation m'arrête de les envisager comme le réel de l'être dans sa richesse de circonstances, avec sa parure d'accidents, beaux bijoux individuels
chaque bijou, aussi fugitif qu'un accident pourtant, compte,
il y a dans l'idée quelque chose qui est à l'idée ce qu'est l'accidentel à la personne, l'accidentel, non pas l'inessentiel, l'accident de l'essence
accidentel au sens où l'on croise ce quelque chose accidentellement, et qu'il témoigne de l'esprit, donc de quelque chose de sacré.

À partir de cela Aragon exprime la nécessité de questionner le lieu sacré incarné,
les lieux sacrés qui manifestent par le monde comme des nœuds de la réflexion humaine tout le concret de quelques grandes idées surnaturelles particularisées
ce n'est pas le surnaturel qui gêne Aragon le surréaliste, il est seulement tourmenté par sa foi personelle (surréalisme) qui trouve frustration face à ces nœuds incarnés et en quelque sorte figés, face à ces lieux sacrés réels, dans lesquels on se promène.

Je parle de foi dans son cas aussi, car comme peut-être dans le cas d'un instant mystique, tout se fonde chez lui sur un frisson primordial et fréquent,
ainsi sollicité par moi-même d'intégrer l'infini sous les apparences finies de l'univers, je prenais constamment l'habitude d'en référer à une sorte de frisson, lequel m'assurait de la justesse de cette opération incertaine. J'en arrivais à le considérer comme une preuve effective, et je m'inquiétais de sa nature.

Le livre entier du Paysan de Paris procède à l'élaboration de mythes modernes, de lieux sacrés personnels métaphoriques, caractérisés par leur caractère fugitif,
et sa frustration, face aux lieux qui incarnent dans la matière le sacré, s'exprime ainsi,
qui se demande aujourd'hui ce qu'est au juste un lieu sacré, qui se tourmente du fugitif d'une telle notion, s'étonne qu'on la laisse échapper
regret de voir le fugitif incarné dans la matière, regrette que le fugitif s'échappe,
étrange et insoluble contradiction qui ne se résout que dans le choix d'une foi ou de l'autre, en ce qu'il voit dans toute incarnation du sacré l'acte de se priver de certains bijoux dont l'accident au moment de l'incarnation ne s'est pas encore produit,
le lieu sacré est en quelque sorte la négation de la foi du surréaliste, du moins une entrave.

Pour lui dans les lieux sacrés,
chaque grain de l'espace enfin porte sens, comme une syllabe d'un mot démonté. Chaque atome y suspend un peu de sa croyance humaine, ici précipitée. Chaque souffle. Et le silence est un manteau qui se dénoue. Voyez ces grands plis plein d'étoiles. Le divin pose sur l'illusoire le frôlement de ses doigts déliés. Souffle sa délicates haleine à la vitre des profondeurs. Câble aux cœurs inquiets son magique message : "Patience Mystère en marche" et, trahi, se révèle aux lueurs. Le divin se recueille au fond d'une caresse : tout l'air du paysage est mêlé à l'idée, tout l'air de l'idée frissonne au moindre vent. C'est une grande boucle brune, et vous joueriez à votre envie, la roulant et la déroulant, tant qu'à la fin vienne la fin du monde, c'est la boucle idéale où l'idée se résume, la notion concrète sortant des eaux pures, sans roseaux,
je crois qu'Aragon regrette que nous ayons avorté avant l'heure le bijou que sont les roseaux, et voit bien sûr dans ces roseaux avortés quelque chose qui aurait pu être essentiel,
de la même manière qu'il souffre en quelque sorte de l'hégémonie du blé sur la couleur blond,
et brusquement pour la première fois de ma vie, j’étais saisi de cette idée que les hommes n’ont trouvé qu’un terme de comparaison à ce qui est blond : comme les blés, et l’on a cru tout dire. Les blés, malheureux, mais n’avez-vous jamais regardé les fougères ?.

En gros pour en revenir à Jim Carrey, la question que se pose Aragon est un chiasme comme un schisme Chikaka oui pourquoi pas, mais pourquoi pas Chikashé?.

Et le thème propre d'Ace Ventura (l'éléphant occidental dans le magasin de porcelaine d'une tribu africaine) nous permet une ouverture tout en nuance, car si Aragon nous témoigne d'un danger philosophique du lieu saint, métaphoriquement apocalyptique (c'est-à-dire la mort dans l'oeuf d'une infinité de métaphores), de ne pas remettre les lieux sacrés en question,
Ace Ventura lui pour nous faire marrer joue sur le caractère transgressif du blasphème, mais résoud tout de même toute l'aventure par le symbole lui-même,

(en remettant dans son temple la fameuse chauve-souris blanche et velue qu'Aragon lui-même avait vu venir, lorsqu'il parle des lieux sacrés
ce sont le plus souvent des cadres légendaires, un peu d'une grande âme s'est accroché à ces murailles, à ces hauteurs. Ils sont réellement transmués par cette chauve-souris mémorable. Réellement.)

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