Dans la peau de Charlie Kaufman

Avis sur Adaptation.

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1. L'attaque sur le clavier est pour le moins schizophrénique : Charlie Kaufman, scénariste et Spike Jonze (qui délègue tout à son scénariste) écrivent un film sur Charlie Kaufman écrivant , tentant d'écrire plutôt, le scénario d'un film. Ce scénario, adaptation d'un roman récent (et réel) tourne autour d'une orchidée plus ou moins sauvage, récupérée de façon illicite par un horticulteur marginal dans le parc national des Everglades pour les cultiver en serres ("changer les hommes / avec des géraniums ...") Pour bien ancrer le film dans la "réalité", la scène d'ouverture nous place au coeur de leur précédent opus, déjà déjanté, "Dans la peau de John Malkovich", pour une table ronde autour de Malkovich soi-même, qui précise bien que les scènes doivent être tournées très rapidement car les costumes sont très chauds. Le spectateur est prévenu.

Tous les techniciens apparaissent dans leur propre rôle - sauf un, Charlie Kaufman évidemment, dont le rôle est confié à Nick Cage. On y reviendra.

2. Pour tout simplifier (!), Charlie Kaufman s'est affublé, dans le film, d'un frère jumeau, Donald, tout à fait identique à lui-même, mais pas vraiment un alter ego. Charlie est définitivement pessimiste, coincé, bloqué en toutes circonstances, déplumé, ventripotent, angoissé, hypocondriaque - d'une extrême maladresse, avec les femmes surtout, qui l'aiment bien pourtant (Cara Seymour, Judy Greer), au point d'en paraître parfois presque inquiétant. Charlie regarde de loin, se renferme en lui-même, fuit, bredouille à la façon de M. Hulot. Donald, son double, est décontracté, léger, superficiel, un peu pique-assiettes et il obtient, le succès, sans vraiment le chercher, dans sa vie sociale (l'écriture de scénario, on y revient et on y reviendra) et avec toutes les femmes (Maggie Gyllenhaal, Catherine Keener dans leurs propres rôles).
L'idée, excellente, de N. Cage est d'avoir composé les deux rôles à peu près ... de la même façon - vêtements informes, coiffures absurdes (c'est un spécialiste, c'est vrai), tendance à s'allonger, à se vautrer en permanence - mais plus par mollesse dépressive chez Charlie, par fainéantise légère chez Donald. Charlie est plus voûté (vraiment très voûté) , le regard est angoissé, égaré - alors que Donald rit presque en toutes circonstances. Et cela fait une grande différence.

3. Pour simplifier encore plus les choses (!!), Charlie Kaufman intègre, dans un monde parallèle et légèrement décalé dans le temps, un second couple fonctionnant sur le même modèle. D'un côté la femme auteur du roman à adapter, Susan Orlean / Meryl Streep, de l'autre le personnage qui lui a inspiré son roman, John Laroche / Chris Cooper, édenté, chevelu, sale, oscarisé dans un rôle aux antipodes de son personnage de colonel terrifiant, psychorigide ... et ambigu d'American beauty. La journaliste de la ville, BCBG, un peu coincé, un peu condescendante d'un côté, le sauvage, le solitaire asocial et vaguement illégal du bayou de l'autre - un second couple improbable et antithétque, parfaitement en écho du premier. Il va de soi, pour tout simplifier, que ces deux couples finiront par se croiser. Entre réalité et délire, le spectateur est embarqué dans un jeu sans fin de poupées gigognes.

Bref.
Charlie Kaufman est confronté au problème terrible de la création artistique. Aux affres de la création. Aux affreux de la création, des agents aux gourous. On peut songer aux frères Coen et à Barton Fink (qui devait, lui, écrire "un film de catch avec Wallace Beery ...") Le dilemme de Charlie Kaufman est plus simple (ou plus insoluble, c'est selon). Comment concilier les exigences de créativité, de poésie, d'oeuvre vraiment personnelle (c'est le désir de Charlie) avec celle de commerce, de standard, de contrat hollywoodien (c'est la réponse, pas du tout cynique de Donald - dont le scénario, dont on ne connaît que quelques bribes, mais grandioses, va évidemment se vendre immédiatement). Plus Charlie se repose la question, plus il ressasse, plus son propre récit est bloqué. Il visite une exposition d'orchidées, dévore des encyclopédies sur les fleurs, s'attarde sur quelques phrases du roman de Susan Orlean, tente diverse entrées, les abandonne immédiatement. L'angoisse mortelle de la page blanche.

Pour en sortir il va jusqu'à convoquer les grands noms :
- Darwin (!), le pionnier de l'évolution et de l'adaptation. Mais celle-ci est sans doute plus facile pour les orchidées que pour les humains, Meryl Streep dixit.
- Robert Mac Kee (Brian Cox), le roi du scénario, le maître, aux séminaires adulés - qui est présenté ici avec une réelle tendresse : une énorme engueulade contre Charlie (qui pour une fois avait osé s'exprimer ...), puis une rencontre presque en connivence au café, avec d'ultimes conseils (il faut réussir la fin ...) et une promesse improbable de réussite ...

A ce stade on (Charlie et spectateur) est en panne. Le scénario n'a pas avancé d'un pouce et le film commence à tourner à vide. Alors Charlie se jette à l'eau - il délègue à Donald. Cela commence par une interview décalée de Sarah Orlean / Meryl Streep - que Charlie lui n'avait jamais osé aborder : "à quels personnages historiques voudriez-vous ressembler ? - Einstein ... et Jesus ... - elle ment !"

Les deux duos sont dès lors condamnés à se rencontrer (avec une évocation comparable, inattendue et dérisoire, de leur aspect fusionnel - Orlean et Laroche émettent en simultané et au téléphone un son proche de celui du diapason, Charlie et Donald partagent une vieille chanson de variété, Happy together).

On est alors embarqué dans un délire où s'enchaînent, à un rythme effréné, tous les poncifs hollywoodiens à succès : filature, trafic de drogue ( avec lignes de poudre verte, extraite des orchidées !), sexe torride, poursuite dans le bayou, coups de feu, collision de voitures (très tonique), attaque de crocodile (très tonique); morts très très mélodramatiques ...

Le film est écrit.
Celui du Charlie Kaufman de fiction - qui bien entendu va triompher, qui s'achève, bien entendu, sur une pirouette : une manière d'hommage à Mac Kee ("c'est la fin qui compte") mais détourné puisque la fin est exprimée en voix off - alors que c'est, toujours selon Mac Kee, le pire défaut imaginable pour un scénario ...

On peut revenir au titre, qui prête lui aussi au vertige :
- Adaptation, au sens premier, immédiat, l'adaptation du roman en scénario
- Adaptation, au sens encore plus premier : la théorie de l'adaptation de Darwin, lui-même entraperçu pendant quelques secondes, adaptation nécessaire des êtres à leur survie et à leur développement
- Adaptation sociale, dépassement de ses bloquages, ouverture, légèreté
- Adaptation aux contraintes du groupe, de l'entreprise, en l'occurrence Hollywood; donc concessions; adaptation - compromission ...

Le film est donc écrit.
Celui du spectateur aussi - et Charlie a réussi sa synthèse. Ce film-là ne ressemble à rien de vraiment connu.

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