Chronique d'un condamné

Avis sur Adieu au langage

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Il est 19h30. Le film commence à 21h. J'ai promis à une amie de l'accompagner. Vite. Une solution. Je crève un pneu en y allant ? Non ; trop coûteux. Je simule la maladie ? Impossible ; j'ai déjà fait le coup la semaine dernière avec divergente2.... Oh j'ai trouvé ! Le frigo ! Vite ! Le truc le plus compliqué à cuisiner !

20h35 : le repas est servi.

20h41 : on a fini de manger.

20h43 : nous sommes dans la voiture. Elle me demande de rouler vite.

20h45 : nouvel espoir ! Un camion devant nous. Malheureusement, il tourne deux rues plus loin.

20h51 : Nous y sommes mais il faut trouver une place. Malheureusement, je la trouve.

20h57 : nous sommes dans une salle bondée. On y croise un ami. je m'assied entre eux deux.

21h00 : le film commence. Pas de pub, pas de bande-annonce, pas le moindre lubrifiant pour nous préparer. ça attaque direct dans du lourd. La salle est pleine ; j'en reviens pas.

21h01 : Comme la moitié de la salle, j'ôte mes lunettes au premier titre parce que ça fait mal aux yeux. Comme la moitié de la salle, je me rends compte que c'est pire alors je les remets.

21h02 : oh mon dieu le titre était pas une blague !

21h05 : je me tourne vers mes deux camarades, espérant un coup d'oeil complice dans la souffrance. Rien.

21h11 : je n'y tiens plus. Je lâche un soupire prononcé pour bien faire comprendre mon avis. Tout le monde s'en fout. je me sens seul.

21h18 : Je me concentre sur les symboliques ; peut-être trouverai-je quelque chose. J'analyse le moindre texte lorsque celui-ci n'est pas coupé avant la fin.

21h21 : je décroche complet de ma tâche entreprise 3 minutes plus tôt. Je remarque que j'ai oublié le pop-corn que je voulais frauduleusement faire passer dans ma voiture. Nouveau soupire.

21h24 : un joli plan. L'effet 3D le rend bien. je suis la surprise dans toute sa définition.

21h29 : premier départ de la salle. Je me sens alors courageux. Je songe à cet homme qui, au mépris du film comme de la salle, a abandonné son poste. Je tiendrai !

21h31 : Nouveau point de vue. Le courageux, ce n'était pas moi, mais lui. Je guette la sortie.

21h36 : nous avons quitté les rives agréables du Léman pour nus concentrer sur un couple monocorde à souhait. Bon sang que ça transpire de prétention dans chaque ligne ! En même temps, les gros plans sur les ouvrages de Dostoïevski n'annonçaient rien de moins gros.

21h38 : nouveau plan classe à l'aide de la 3D - le seul dont on se souviendra sans doute.

21h39 : je cherche une position confortable pour piquer un roupillon.

21h41 : Impossible de trouver une position adéquat : les deux bras-de-siège sont occupés par les coudes de mes voisins et le dossier est trop bas. Bon sang comment vais-je m'en sortir ?

21h43 : Je réunis tout ce que je sais et tout ce que j'ai vu de Godard pour tenter de percer le mystère.

21h45 : il parle de caca. J'abandonne.

21h48 : Il y a très exactement 11 sièges libres dans une salle qui en comporte 126. Je me mets à réviser les nombres premiers.

21h52 : je m'arrête à 67 et me raccroche au film. Le chien se roule dans quelque chose et c'est mignon. C'est fou comme le chien de Godard ressemble à mon chien. ça nous fait un point commun. Je réfléchis aux points communs que je peux avoir avec Godard.

21h54 : j'en ai trouvé 3 en plus du du chien : Nous sommes tous les deux des Suisses et sans doute tous les deux charmés par la beauté des rives du lac Léman. Nous aimons tous les deux le cinéma et nous éprouvons tous les deux un mépris réciproque. Sommes nous tous les deux des imbéciles prétentieux ? ça ferait un point commun en plus.

21h56 : Je me concentre sur la 3D, dernier bastion du film. Au fond, c'est peut-être l'unique intérêt. et les 3 plans que j'ai apprécié jusque là étaient dû à la 3D. J'ai essayé à réfléchir au montage, ça n'a pas joué. Au symbolisme, ça n'a pas joué. Peut-^3tre que la 3D sera la solution.

21h58 : Je m'arrache les cheveux. La 3D est expérimentale plus que révolutionnaire et ELLE ME FAIT SAIGNER DES YEUX BON SANG C'EST ATROCE !

22h01 : Godard nous balance des fleurs avec un filtre colorimétrique saturé. ça se fait en deux cliks sur première ; trois sur final cut. Je me promets de faire un film entièrement saturé et l'envoyer à Cannes.

22h04 : je me surprends à rêver de faire carrière dans le cinéma en faisant n'importe quoi de mes rushes, de mes montages et de mon étalonnage. Je deviendrai célèbre et lorsque j'aurai 84 balais, je ferai un film qui s'intitulerait "adieu au langage 2 : le pire contre-attaque". Après ce film, j'écrirai un mini-mémoire où je dirai que toute ma vie j'aurai fait n'importe quoi sans aucun bon sens.

22h06 : je réalise que je commence à réfléchir comme un ado. Il faut que je me reprenne ! Après ma rétine, ce film tue mes neurones l'un après l'autre, lentement...

22h08 : je ne tiens plus : je fais ce que j'ai horreur de voir faire. Je sors mon portable et je vais sur internet consulter la fiche du film pour voir combien celui-ci dure.

22h10 : ma voisine me tapote le bras. Malgré toutes mes précautions, je l'ai peut-être dérangée dans ma démarche. Mais non. Elle me montre l'écran du doigt. Je tourne les yeux.

22h11 : Je vois le générique comme une intervention Divine. Comme si le film ne devait jamais finir et que Dieu, dans sa miséricorde était intervenu pour faire cesser tout cela.

22h15 : la salle sort, mitigée, penchant plus du côté du positif. Je me refuse à toute culpabilité. Quand on me demande, je dis que je n'ai pas aimé, mais que c'est normal. Je n'ai jamais vraiment aimé Godard.

22h17 : en retournant à ma voiture, je songe encore à tout ça. Je conclus en me disant que le film aurait pu être bien si Godard aimait plus le cinéma que lui-même.

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