La raison du plus faible

Avis sur Adults in the Room

Avatar H. Mattias
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Adults in the Room voudrait être beaucoup de choses à la fois : tragédie (de l’aveu même de son réalisateur), film-dossier, thriller politique, manuel de crise grecque pour les nuls, mais aussi, plus discrètement, comédie de mœurs et documentaire. Résultat : comme le personnage de Tsipras à la fin du film, on ne sait plus sur quel pied danser.

D’emblée, le manichéisme d’Adults in the Room dérange. Non pas que le film invente la candeur de Tsipras et de Varoufakis, ni le cynisme de l’Eurogroupe, dominé par l’allemand Wolfgang Schäuble. Mais la façon dont il surligne leur décalage donne souvent l’impression de regarder un film à charge contre l’Union européenne, ou le portrait hagiographique d’un idéaliste (Varoufakis, véritable héros du film), plutôt que la fresque politique qu’on était en droit d’espérer. Il suffit de voir la manière dont Schäuble est filmé, ou le choix de la musique grandiloquente qui accompagne les retours récurrents au sein des instances européennes, pour comprendre que Costa-Gavras ne fait pas dans la finesse.

Face au machiavélisme de leurs « partenaires » européens, Tsipras et Varoufakis sont montrés comme de parfaits Candide, prêts à signer des contrats d’embauche sur un trottoir et apparemment totalement ignorants de la violence inhérente au jeu politique. Leur décontraction est presque fétichisée par l’insistance avec laquelle sont soulignés, pour l’un, le refus de la cravate, pour l’autre, le port du sac à dos, donnant lieu à quelques accès de burlesque qui fonctionnent mal dans l’économie du récit.

Tout, dans Adults in the Room, est appuyé par une mise en scène dont le seul mot d’ordre semble être le premier degré et une pédagogie à la truelle. On veut nous faire ressentir l’absurdité et la technicité des débats ? On nous montre une suite de chiffres qui s’échappent des écrans pour tourbillonner au centre d’une salle de réunion. On veut nous expliquer la crise de la dette ? On nous montre Varoufakis dessinant des schémas ultra-simplistes pour ses collaborateurs (qu’il vient pourtant de charger, à la scène précédente, de préparer un plan de sortie de l’Euro, rien que ça !). On veut nous faire comprendre ce qu’entend Tsipras quand il se compare à un espadon et l’Union européenne à un pêcheur ? Rien de plus simple : on nous montre des images de pêche à l’espadon.

Pourtant, tout n’est pas à jeter dans le film. Costa-Gavras a eu accès à de nombreux enregistrements de débats (fournis par Varoufakis lui-même) et les scènes qui se déroulent au sein de l’Eurogroupe s’en ressentent : tendues, rythmées et relativement fascinantes, elles exhibent de manière efficace l’absurdité de la situation et les impasses politiques qui en découlent. Malheureusement, le reste du temps, on a du mal à adhérer à une fiction qui a le mauvais goût de nous ramener au réel de la manière la plus lourde qui soit, en particulier avec une galerie de personnages-sosies où l’on reconnaît par exemple un certain « Emmanuel », alors ministre de l’Economie, dont la courte apparition provoque les rires de la salle.

Seule véritable proposition d’Adults in the Room, en termes de mise en scène : l’apparition d’un chœur antique qui prend les traits du peuple grec, venu exprimer par le silence sa déception à l’égard de ses nouveaux dirigeants. Cette tentation du réalisme magique pourrait être intéressante si elle ne nous faisait pas ressentir, en creux, l’absence quasi-totale du peuple dans le reste du récit. C’est peut-être là que réside l’échec du film, qui se rêve en tragédie, mais se trompe d’angle pour atteindre cet objectif. La danse finale, interminable et proche du ridicule, censée symboliser les pressions ayant conduit Tsipras à céder à ses homologues européens, montre surtout à quel point la fiction politique se marie mal avec le dépouillement de la tragédie. L’histoire qu’il aurait fallu raconter était peut-être quelque part dans cette foule indifférenciée qui apparaît ça et là dans le film. Elle aurait été moins « vraie » sans doute, mais elle aurait peut-être paru plus vraisemblable que cet objet maladroit et difficile à appréhender.

Critique plus détaillée ici: https://www.espace-critique.fr/critique-adults-in-the-room/

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