L'âme des conquistadors (critique historique)

Avis sur Aguirre, la colère de Dieu

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Le film fait l'amalgame entre deux expéditions espagnoles en Amazonie : celle de Pizarro de 1541 qui devait trouver "le pays de la cannelle" où Pizarro dut effectivement se séparer d'Orellana pour que celui-ci trouve des vivres (mais il ne put remonter le fleuve et retrouver Pizarro et ses hommes, et donc décida de continuer jusqu'à l'océan), et celle d'Ursua de 1559-1560 qui devait trouver l'Eldorado, et où un certain hidalgo basque du nom de Lope de Aguirre trahit Ursua pour élire un tiers — puis lui-même — roi indépendant.

La première expédition a effectivement été racontée par un missionnaire du nom de Gaspar de Carvajal dans sa Découverte du fleuve des Amazones. Le film mélange donc les évènements des deux expéditions ainsi que leurs protagonistes. Cependant, aucune de celles-ci ne se sont terminées comme celle du film se termine : toutes deux ont pu retrouver l'océan, et Aguirre ne mourut que l'année suivante (en 1561) alors qu'il tentait de s'emparer de possessions espagnoles dans les Caraïbes.

Ce processus d'amalgame de plusieurs faits historiques différents mais similaires est intéressant, dans une perspective artistique et mémorielle. On soupçonne souvent certaines traditions légendaires (comme celle du roi Arthur) amalgamer plusieurs faits historiques épars, plusieurs personnages, autour d'un seul et même qui unifie et symbolise un passé complexe pour construire une mémoire ayant un sens fort pour ceux qui la commémorent. L'important, dans le roi Arthur, pour les Britanniques du haut Moyen âge, ce n'est tant de se souvenir qu'il ait existé tel roi, qui a régné de telle à telle date, et qui a fait telle ou telle chose, mais plutôt de se remémorer la résistance des Celtes bretons contre les envahisseurs Anglo-saxonnes. La légende du roi Arthur n'a pas pour fonction de rappeler un événementiel précis, mais plutôt de commémorer le souvenir d'une époque troublée — souvenir qui a un sens fort pour ceux qui le maintiennent vivant.

Aujourd'hui, nous faisons communément la même chose : nous ramenons des moments historiques complexes à des évènements précis auxquels nous donnons un sens par rapport aux préoccupations de notre époque. C'est le cas du baptême de Clovis, de la bataille de Poitiers, de l'avènement d'Hugues Capet (pour certains, comme Asselineau), de l'aventure de Jeanne d'Arc, du règne de Louis XIV, de la Révolution française, de la Commune de Paris etc... Cette mémoire n'est pas d'une moindre importance ; nous ne pouvons la bannir au simple fait qu'elle est une mise en ordre subjective de l'histoire par rapport à notre présent, au prétexte que nous détiendrions un savoir historique factuel que nous jugeons plus important que la mémoire collective, qui a pourtant une fonction sociale et culturelle extrêmement importante (toute identité a pour fondement, entre autres, un mythe historique de genèse ; or, toute solidarité sociale a pour fondement une identité partagée).

Et Aguirre, la colère de Dieu fait quelque chose de très semblable ! Herzog fait le choix de mélanger les évènements de deux expéditions différentes : choix qui lui-même suscite l'interrogation. Il faut bien le dire, les faits et les personnages mis en scène sont assez anecdotiques : qu'on se fasse une idée inexacte de la vie de Lope de Aguirre ou de Pedro de Ursua ne changera pas grand-chose pour quiconque. Cependant, employer tous ces protagonistes et tous ces évènements pour créer un troisième récit permet de donner un certain réalisme et un certain crédit au récit, en s'inspirant de faits réels, en montrant des choix et des attitudes ayant réellement existé. Et c'est sans doute là la chose la plus importante : car, je crois, c'est bel et bien les choix, l'attitude et, au bout du compte, la mentalité des personnages qui est le vrai sujet historique du film.

Lope de Aguirre était bel et bien un aventurier rapace, avide d'or, de pouvoir, de gloire et de distinction. Sa mort fut tout aussi tragique et misérable qu'elle l'est dans le film : sa démesure et son ambition l'ont conduit à périr dans le déshonneur et l'anonymat, de façon absurde. Or, le Lope de Aguirre tant historique qu'ici, fictif, n'est pas moins qu'une bonne illustration d'un personnage-type de son époque : l'aventurier cupide, belliqueux, sanguinaire, brutal et incroyant (ou plutôt : faisant de Dieu un dieu de la Fortune, ce qui a quelque chose de très païen ; absolument pas leur démesure cela dit) qui peuple l'imaginaire collectif depuis la guerre de Cent Ans jusqu'aux Grandes découvertes (XIVe-XVIe siècle). C'est le mercenaire des Grandes compagnies et le conquistador ; c'est Seguin de Badefol et les Tard-venus, La Hire et les Écorcheurs (d'où viennent ceux de G.R.R. Martin), ou bien Hernan Cortès et Lope de Aguirre.

Or, ces personnages, tant marquants dans l'imaginaire, ont tendance à l'être aussi dans les idées et la critique morale. On admet souvent ces aventuriers être les précurseurs du « self made man », et d'ainsi manifester le développement du capitalisme (l'idée était notamment ré-affirmée dans le documentaire récent d'Arte en six parties sur le capitalisme ; que je recommande d'ailleurs, c'est plus actuel que ce triste et devenu inintéressant Manifeste du Parti communiste...). Et c'est là encore sans mentionner les méfaits ahurissants de ces bonhommes, qui n'ont d'égal leur audace et leur courage sans faille ! C'est là, je crois, tout le sens du film.

Car pourquoi choisir Aguirre ? Pourquoi ne pas raconter sa seule histoire et parler également d'Orellana ? Sans doute pour confronter deux personnages, et insérer une autre critique. Orellana (le réel et le fictif), est, contrairement à Aguirre, fidèle à Pizarro et au roi : voilà qui apporte un peu de nuance sur la psychologie de ces conquistadors. Qui puis est, la présence d'un missionnaire en la personne de Carvajal permet d'ajouter un fait historique de taille : la volonté évangélique, qui est au moins une aussi grande motivation à la colonisation que l'avidité (on n'a pas colonisé le Pacifique pour des ressources qui n'y existent pas, à part vaguement le guano, mais bien pour christianiser les populations païennes), et qu'on oublie beaucoup trop dans notre appréciation de la colonisation : nous parlons là d'une volonté de supprimer et de remplacer violemment l'identité culturelle de millions de personnes ; qu'est-ce à côté, la perte de souveraineté et l'appropriation de ressources qui, parfois, n'étaient de toutes façons pas exploitées ?

Bien sûr, évoquer Pizarro permet aussi au spectateur de rattacher l'histoire à un personnage plutôt bien connu du grand public ; et l'idée du récit parvenu de l'expédition disparue (référence au livre de Carvajal) apporte une dimension onirique et épique non-négligeable, autant qu'un narrateur permettant de présenter le récit d'une façon qui peut être avantageuse. De la même façon, faire périr Aguirre aux Caraïbes plutôt que dans l'Amazonie n'aurait pas changé le côté absurde du personnage ; mais ce choix permet de conserver une unité de lieu et de temps, de raccourcir la durée du film et le budget ; enfin, d'employer un esthétisme fort et marquant et d'autant plus tragique et misérabiliste que les protagonistes meurent de faim dans une forêt immense, et non pas à la guerre, ce qui a quelque chose de plus banal — et d'aussi plus héroïque.

Car Aguirre n'est pas un héros. C'est un arrogant, un cupide et une brute, un sauvage soumis à ses passions qui n'ont pas de limites, qu'il ne contrôle pas ni ne dresse : il est dans l'hybris, dans la démesure la plus absurde et la plus ridicule. Qui plus est, c'est un imbécile : son modèle, c'est Cortès ; mais qu'il est médiocre et pathétique à côté de ce dernier ! Il en a certes la férocité, la démesure, l'audace, le courage et la sauvagerie (que la conquête du Mexique est glaçante d'inhumanité !), mais certainement pas le génie. Cortès était une brute ; mais en même temps, un personnage irrésistiblement fascinant : un type abandonné à plusieurs mois de mer de chez lui sur le rivage d'un pays totalement inconnu, et qui décide de faire échouer ses navires pour empêcher ses hommes de repartir à Cuba, et qui décide de partir à la conquête d'un empire immense avec 500 hommes et un canon... contre « l'avis » de ses supérieurs. Et qui réussit !

Mais il a fallu pour cela à Cortès de la chance et un génie naturel pour la politique — ce que n'a pas le Aguirre du film. On peut se demander si la rencontre avec les deux Indiens pacifiques ne fait pas écho à l'aventure de Cortès : comme on le sait, celui-ci fut pris pour un dieu par les Aztèques, et il en a habilement joué pour mener à bien ses ambitions, tout autant que de l'aide de la Malinche, cette indigène qui traduisait l'aztèque en maya (je schématise le nom des langues) que parlait un prêtre espagnol ayant fait naufrage en pays maya quelques années plus tôt, et qu'avait rencontré Cortès. Aguirre est dans un contexte similaire, puisqu'il a avec lui un Inca qui sait (miraculeusement ?) parler le dialecte des deux Indiens ; pourtant, il préfère tuer l'un et l'autre après une tentative de conversion « ratée ». En fait, le passage est assez absurde, et plutôt invraisemblable, s'il n'avait pas pour fonction d'illustrer la nullité et la confiance excessive protagonistes en eux-mêmes. Le passage de l'abandon du cheval l'est également, mais il a la même double-fonction, puisqu'il permet à Carvajal de rappeler au spectateur l'utilisation que Cortès avait fait des chevaux pour effrayer les Aztèques au Mexique. Sont tout aussi peu crédibles ces radeaux, dans la mesure où ce type de bonhommes savait construire de vrais bateaux à partir de pas grand-chose : Orellana avait fabriqué un brigantin lorsqu'il était perdu dans la jungle ; Cortès avait fait de même avant la bataille du lac Texcoco.

Mais tous ces éléments permettent d'accroître l'esthétique spectaculaire, misérable et sordide de l'aventure (voire spectaculairement misérable et sordide). Ce film marque d'ailleurs, je trouve, par son esthétisme assez touchant : les images sont belles, les costumes aussi (ces armures qui rouillent dangereusement au fil du film, et les vêtements qui déteignent...), certaines scènes sont très oniriques (celle du début et de la fin surtout). On voit ces petits bonshommes déambuler avec leurs embarcations de fortune dans la forêt vierge, et encore s'exclamer, alors que tout l'équipage meurt de faim et délire, croyant voir un navire échoué dans les arbres : « Tais-toi, moine, c'est un bateau, et il est réel ; et nous allons le décrocher, le réparer, et il nous amènera jusqu'à l'Atlantique ! » La musique aide également beaucoup à l'immersion onirique ; c'est un film calme et relaxant, doté d'une certaine poésie (ou aime ou on aime pas après...).

Aussi, ce film est doté d'un bien grand nombre de qualités. Il est fidèle à l'histoire, non pas tant en reproduisant rigoureusement un événementiel aussi précis qu'anecdotique, mais en rétablissant fort bien les mentalités de l'époque (dans l'approche des personnages aux indigènes et à cette nature inconnue, et sauvage, donc inquiétante pour les gens de l'époque, aussi). Il offre, en outre, une réflexion sur l'histoire, qui est certes morale (mais non pas moralisatrice), mais amenée avec subtilité et poésie, si bien qu'elle ne froisse pas, qu'on pourrait à peine la comprendre si on n'y faisait pas attention. Enfin, il a une belle esthétique, des acteurs qui jouent bien (pour la plupart), des personnages bien vus, d'une diversité intéressante et réellement enrichissante. Les dialogues sont succincts : ils permettent de dévoiler sans trop en faire (en suggérant beaucoup, en laissant le spectateur méditer dessus, donc se les approprier, s'approprier aussi la morale du film sans qu'elle soit imposée frontalement) la psychologie des personnages, leurs idées, leur contextualisation historique ; et ces réflexions, n'étant pas noyées dans des dialogues longs et nombreux, ressortent d'autant plus de façon marquante.

Enfin, et c'est sans doute bien le plus important pour un film historique, Aguirre fait rêver : la colonisation fut certes horrible à bien des égards ; elle a au moins le mérite de fasciner et de faire rêver par nombre de ses aspects. Peut-on ne pas se sentir conquis par ces explorations fabuleuses, ces expéditions périlleuses aux confins du monde ? Par ces aventuriers courageux, audacieux, énergiques, vitalistes ? Aguirre rétablit fort habilement ce double-aspect des faits traités : il ne se laisse pas sombrer dans la noirceur et la violence (d'ailleurs relativement peu présentes), et arrive à susciter tout cet univers riche et merveilleux...

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