Alice et moi

Avis sur Alice dans les villes

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Un mois que je traîne mon polaroïd aux quatre coins des Etats-Unis.
Des photos ? J'en ai des centaines. Des buildings. Des paysages de bord de mer. Des clichés de déserts brûlants, de motels interlopes ou de regards perdus. Plein mon sac, j'en ai.
Un morceau d'Amérique emprisonné sur des petits bouts de papier photos.

Mais ce sont des mots que veut mon éditeur, des mots que je dois poser sur le papier et non des images.
On n'écrit pas sur les Etats-Unis, c'est bien trop grand, on gribouille des choses sur des bouts de fantasmes, tout au plus.
On se perd si facilement dans l'immensité.
Alors je prenais des photos pour me repérer, pour me rassurer, ça laissait apparaître un peu de lumière sur ma page blanche. Mais plus je photographiais lieux et visages, et moins je les reconnaissaient. Les images dévoraient tout. Le langage se perdait dans le déclic mécanique de mon Polaroïd. Plus je fixais la réalité dans mon objectif moins elle me paraissait réelle.

Mais toutes ces photos, ces images, comme des avant-propos colorées pour les textes à venir, n'y ont rien fait. L'inspiration s'est tarie. Les Etats-Unis sont restés stériles et ma feuille: Vierge.
Il me fallait rentrer, il me fallait me ressourcer. Retrouver le vieux continent; oublier le nouveau. Repartir du bon pied.
Mais ce pays ne veut décidément pas que je m'en aille. Il veut me garder, comme un gamin vicieux qui s'amuse à barrer la route d'une fourmi avec des bouts de bois.
Bloqué à l'aéroport : Une grève !

C'est là, en attendant cet avion qui viendrait me libérer de ma page blanche qu'elle m'est apparue.
Petit bout de femme au regard perçant et à la moue boudeuse en partance pour Amsterdam, accompagnée de sa mère. Une jolie maman avec les yeux un peu dans le vide, j'aurais dû me méfier.
Une nuit d'attente à l'hôtel et voilà..
Disparue. Juste une lettre me demandant de ramener Alice (C'est son prénom) à Amsterdam.
Qu'est ce que je vais y faire à Amsterdam, moi ?! Puis m'occuper d'une gamine de neuf ans ! J'ai déjà du mal à m'occuper de moi-même.
Perdu aux Etats-Unis, perdu dans ma vie, perdu dans ma tête...Et maintenant ça !

Amsterdam. un jour. deux jours. trois jours. Personne. Personne n'est venu.
Nous sommes seuls. Alice et moi : Abandonnés.
Alors nous sommes partis. Partis pour retrouver ses grands-parents quelque part en Allemagne.

C'est une drôle d'errance que nous vivons.
Une enfant et un journaliste paumé de trente et un ans livrés à eux-même.
Ecumant routes et chemins de cette Allemagne en pleine transformation, en pleine modernisation. Frappant de portes en portes, au hasard, pour éventuellement retrouver les grands-parents de la petite, en espérant tout deux ne jamais les retrouver.
Continuer notre errance, malgré les coups durs, les coups de gueule, la peur de l'inconnu, la peur du vide; continuer à avancer ensemble.

Au fil de la balade, nous nous sommes découverts et nous nous sommes apprivoisés.
Elle est devenue mon ange gardien et moi le sien. Nous avons veillé l'un sur l'autre durant ces pérégrinations urbaines.
Pour dire vrai, elle m'a bien plus protégé que je ne l'ai fais. Elle a fini par me guérir de ce mal-être qui me collait à la peau depuis de lustres. Elle a bercé de son sommeil profond et paisible mes nuits blanches. Plus qu'un ange gardien, c'est ma muse que j'ai croisé au bord de la route. C'est elle qui m'a fait remarqué que je ne prenais plus de photos depuis que l'on voyageait à deux.

Je fus un père pour Alice l'espace d'un moment, un père maladroit, égoïste et immature.
Elle fut ma fille l'espace d'une vie. Elle m'a fait grandir, elle a écarté le brouillard qui dormait dans mon crâne et l'a rempli de soleil. Elle a transformé mon incommunicabilité en dialogue, ma solitude en promenade à deux, main dans la main et mes photos qui ne voulaient plus rien dire en mots qui racontaient enfin quelque chose.

Ce train nous emporte tous deux dans la même direction; encore ensemble mais plus pour longtemps.
Les grands-parents d'Alice d'un côté, mon travail de l'autre. La vie reprend son cours normal, terminé la parenthèse enchantée. Adieu Alice.
La réalité, la dure réalité et ses gros sabots viennent de marcher sur mon Polaroïd et de le fracasser en mille morceaux.

Enfin, ENFIN, je renais.

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