Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux qui criera, prendra une hachette. Sur la brèche, autour d’un feu de camp improvisé qui fait perdre tout sens de la réalité, Alleluia est le récit d’un amour fou, cet amour charnel qui ne connait pas de limites, celui qui rend copieusement aveugle. Après s’être perdu dans la production délicate et infructueuse de Colt 45, Fabrice du Welz revient à ses premiers amours, sans son chef opérateur habituel Benoit Debie. Laurent Lucas et Lola Duenas, géniaux, portent sur leurs épaules, un film ambivalent, qui nous fait suivre un couple apparaissant pathétique mais aussi terriblement attachant. Il y a presque un côté Possession de Andrzej Zulawski dans cette hystérie amoureuse.

Lui drague pour voler, baise pour vivre et s’acheter, un vendeur/gigolo un peu mystique mais rapidement patibulaire et dépassé par ses propres actes. Elle, semble amoureuse, avec son regard de gentille biche égarée mais qui cache derrière son sourire d’ange, un démon jaloux et machinalement possédé. Ils vont jouer les « Bonny and Clyde » version rednecks campagnards et dépouiller des femmes solitaires en recherche de compagnie masculine et dans le temps, mettre à l’épreuve la confiance qu’ils ont l’un pour l’autre. L’absence de Benoit Debie se fait sentir au premier coup d’œil. Le grain de l’image est plus sale voire crade, la cadre et la photographie beaucoup plus approximatifs, près des corps et des visages, tout en étant construit autour d’une luminosité magnifique et d’un montage plus rapide et désarticulé comme peut le faire un Philippe Grandrieux.

Alleluia est un film de genre sans en être un, avec une atmosphère littéralement schizophrène qui ne sait pas forcément sur quel pied danser ou chanter, viscéralement drôle et monstrueusement effrayant. C’est son défaut mais aussi sa qualité, une générosité sanglante en trop plein qui s’amuse de soi même sans regarder derrière son dos. A la fois beau et laid, sexuel et gore, intime et frénétique, psychologique et charnel, Alleluia est une œuvre imparfaite qui aime parfois se contempler dans son ridicule granguignolesque, préférant alors dévisager les corps au lieu s’immiscer dans l’inconscient de ses personnages, filme les scènes de sexe comme des scènes de meurtre et inversement.

C’est sans doute un mal pour un bien, le cinéma du cinéaste belge gagne en incarnation. Le réalisateur, notamment dans Calvaire, avait eu tendance à seulement se reposer sur le travail visuel de son chef opérateur. Dans Alleluia, Fabrice du Welz semble avoir enlevé ses chaines pour ne s’imposer aucune barrière et laisse libre cours cette fois ci, à une folie douce machiavéliquement bancale et joyeusement attendrissante.
Velvetman
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le 28 nov. 2014

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