Confessions d'un homme dangereux

Avis sur Amadeus

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Octobre 1985. Je dois mes toutes premières heures de colle à Monsieur Maturel, mon professeur de musique au collège. En effet, non contente de refuser de souffler dans son pipeau, je m’insurgeais contre l’idée même d’apprendre la vie de Beethoven par cœur. Ecouter sa musique était déjà une plaie en soi, je ne voyais pas en plus l’intérêt de m’infliger sa biographie, toute occupée que j’étais à redécorer les murs de ma chambre à grand renfort de posters de Depeche Mode et Yannick Stopyra.
C’est dire si j’ai eu l’air bien con (le début d’un long défilé de moments de solitude dont j’ai le secret) quand 2 mois plus tard, pendant les vacances de Noël, je tombais en pâmoison devant Amadeus de Milos Forman, diffusé sur Canal +.
« C’est donc ça, le classique … » m’exclamais-je, le cœur battant, des étoiles et des larmes plein les yeux et les oreilles encore envoûtées par la folie furieuse musicale qui les avait envahies.

Salieri n’a pas assassiné Mozart. Cette intrigue, fil conducteur du chef d’œuvre qu’est Amadeus, est une pure fiction, s’appuyant toutefois sur des faits et des personnages réels.
Cet affrontement, ce face à face terrible entre, d’un côté, un compositeur installé, reconnu et talentueux, calme et posé, et de l’autre un surdoué, prétentieux, arrogant, libertin, au comportement parfois enfantin et à l’attitude qu’une rockstar ne renierait pas, est le prétexte choisi par l’auteur de la pièce originale, Peter Schaffer, également scénariste du film, pour s’interroger sur le processus de création, mais également sur la vie et les contraintes d’un compositeur à la cour, ici de l’Empereur d’Autriche.

Opposition de deux hommes mais également de deux écoles, deux façons de faire. Le conformisme et la rébellion. Le consensus et l’énergie créatrice. Le classicisme et la nouveauté. La vieille méthode et le vent nouveau.
F. Murray Abraham figure un admirable Salieri, à la fois rongé par la jalousie et la haine, et envahi par une admiration sans limite pour son rival. Quant à Tom Hulce, il EST Mozart : espiègle, rieur, parfois tête à claque mais profondément habité par sa passion dévorante.

Amadeus, film fleuve de 3h dans sa version longue, en costumes, œuvre musicale et revêtant parfois l’apparence de théâtre filmé, aux décors somptueux et aux dialogues renversants, dresse à la fois donc le portrait de deux hommes que tout oppose et que pourtant leur passion pour la musique devrait réunir, mais aussi celui d’une époque où la réussite est régie par les courbettes et les concessions, où la liberté de l’artiste n’est qu’un vaste leurre. Epoque où Pouvoir et Religion se partagent et se disputent jusqu’à l’énergie créatrice.

Dieu, l’Eternel absent bien présent. Objet de convoitise puis de rancœur pour Salieri. A travers Mozart, qu’il considère comme réceptacle des offrandes divines, c’est à lui que s’attaque l’italien. Dans un premier temps dévot et persuadé d’avoir été entendu, il le rejette en bloc pour tomber dans une haine des plus farouches, incapable de se faire à l’idée qu’Il l’a oublié au profit d’un être vil, répugnant et totalement exempt de grâce.

Le dernier véritable personnage du film, c’est évidemment la musique de Mozart. Sous la baguette de Sir Neville Marriner qui insuffle aux partitions grandeur et dynamisme, et ce, dès le générique, elle nous envahit, nous soulève, nous emporte, nous abasourdit. Mozart, ce génie, au travers duquel Dieu semble donc s’exprimer, selon Salieri. Et de devoir confesser à mon tour qu’il m’arrive de ne pas être très loin de partager ce point de vue.
Qu’on nous offre de simples extraits d’opéras, de concertos, du splendide Requiem, ou des passages complets (époustouflante scène de Don Giovanni ou le bouleversant moment de la composition du Confutatis), Forman rend le plus beau des hommages à un compositeur hors du commun. Homme fascinant, personnalité unique. Un prodige.

Milos Forman a brillamment réussi là où ce pauvre Monsieur Maturel a lamentablement échoué : m’amener au classique. Cette envie de découvrir, Mozart certes mais bien d’autres également, ne m’a jamais lâchée depuis ce Noël 85. Et quand bien même ça n’était pas l’objectif premier de Forman, son film peut être classé, pour moi, mais j’en suis convaincue, pour beaucoup d’autres, comme œuvre d’utilité publique. En plus d’être une pièce majeure du septième art.
En résumé, Milos Forman : 1 – L’autre vieux con : 0

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