L'autoroute du littéral

Avis sur American Pastoral

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Le mois de mars 1972 fut celui du plus grand bouleversement de l'univers du spectateur d'images animées. Songez qu'avant le lancement du premier magnétoscope grand public, il était impossible, je dis bien impossible à quiconque en dehors de la profession de revoir à l'envie une scène en particulier sans revoir l'intégrité de l’œuvre qui l'englobait, et encore moins d'arrêter la dite scène sur la seconde précise où l'on souhaitait faire mourir de plaisir son regard.
Ça peut avoir l'air de rien, mais cette possibilité a changé à tout jamais notre rapport aux films. Avant de pouvoir revoir à satiété n'importe quelle miette d'éternité pelliculaire, chacun de ces moments étaient d'autant plus tétanisants qu'ils étaient condamnés à être à tout jamais éphémères.

Cette évidence foudroyante m'a sauté à l'esprit alors que je découvrais les quelques secondes où Dawn, dans un accès d'égarement douloureux, engage une danse éperdue dans l'usine désertée de son mari, uniquement habillée par une ceinture de miss New Jersey et quelques rayons de soleil habillement obliques. D'une façon où d'une autre, le moment perdra de sa stupeur glacée et brûlante lorsque le film sera disponible sur un support numérique.

McGregor, technicien de surface

De manière amusante, la scène en question est une des seules qui ose se démarquer du roman que le film met en scène. Car pour le reste, il est confondant de se rendre compte à quel point l'image colle si parfaitement aux scènes écrites par Philip Roth. Mais n'est-il pas terriblement paradoxal de se maintenir à ce point à la surface des choses lorsque le propos du livre est précisément un effort radical de plonger sous le mensonge absolu des apparences ?
En ôtant les abîmes vertigineux de réflexions qui perdent le lecteur dans une réalité encore plus mystérieuse que le verni de l'existence elle-même, McGregor reste, de manière plastiquement irréprochable, à un degré de complexité qui sape l'essence même du roman de Roth. En témoignent les quelques scènes où une petite musique tente introduire un pathos artificiel, baignant les confrontations entre des personnages dont les déchirements nous sont étrangers. Leurs drames intimes se jouent ailleurs, encore bien trop collés aux pages d'un roman qui ne joue jamais, lui, sur le registre de l'émotion.

On le sait, il existe autant de façons de rater une adaptation que de films tentant d'y parvenir. Les plus réussies sont souvent celles qui s'affranchissent le mieux de leur modèle pour créer une toute autre œuvre, puisque le langage d'un art ne peut se traduire sans mensonges vers un autre.
La plus grande de ces trahisons est sans conteste d'essayer de coller au plus près aux dialogues et aux images du texte adapté. Un écueil que n'a pas su éviter McGregor pour sa première réalisation, sans que je ne puisse lui en vouloir. Pour pouvoir embrasser Jennifer Connelly dans un champ ou tourner des scènes au lit avec elle, j'aurai accepté d'adapter d'Enid Blyton à Nabilla, en passant par Karl Marx ou Homère.

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