My country, right or wrong

Avis sur American Sniper

Avatar Arlaim
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Dans le sillage des derniers films traitant du combat que l'armée américaine mènent contre diverses organisations terroristes, Al-Qaïda en priorité, plusieurs d'entre-eux se démarquent. Il y a eu entre autres Kathryn Bigelow et ses deux films consécration, Démineurs en 2008 et Zero Dark Thirthy en 2013, entre-temps Ben Affleck s'essaye au genre avec Argo. Bien que ce dernier soit réussi et pertinent dans le sujet qu'il expose, les deux autres en revanche sont plutôt maladroits, et plus particulièrement ZDT dont le manque de recul sur les événements est flagrant. Lorsqu'on s'aventure dans la reconstitution de sujets d'actualité aussi épineux, il est fortement recommandé d'utiliser des pincettes et surtout de se désolidariser de toutes étiquettes politiques, en privilégiant l'objectivité dont tout artiste responsable doit être pourvu. Autrement, la méfiance ante-visionnage que l'on peut naturellement ressentir évolue en malaise.

Avec American Sniper, Clint Eastwood fait le choix de ne point aborder la dimension polémique de la troisième guerre du Golfe, une intervention militaire qui rappelons-le s'est bâtie sur un immense mensonge concernant Rafid Ahmed Alwan Al-Janabi alias « Curvball » et sa prétendue collaboration douteuse menaçant grandement les Etats-Unis, un mensonge qui après avoir été découvert en 2004 dévoila plus explicitement la principale motivation du gouvernement américain, à savoir : les grandes réserves pétrolières. Le réalisateur garde donc toute sa liberté de jugement et nous plonge in medias res dans l'histoire avec un appel à la prière lointain, bientôt étouffé par les bruits des chars américains écrasant les décombres d'une ville. La caméra nous dévoile quelques secondes après le paysage dévasté dans lequel nous allons immerger, puis nous apercevons Chris Kyle allongé sur un toit accompagné d'un soldat, il est en train de camper. Gros plan sur le canon de l'arme, la caméra glisse encore doucement jusqu'à la lunette de visée et nous dévoile enfin le visage de «  The Legend » interprétée par un excellent Bradley Cooper.

Chris Kyle est ce qu'on pourrait appeler l'incarnation de l'esprit ou du produit patriotique américain, un homme fait et prêt à tout pour protéger la mère patrie. C'est d'ailleurs Clint Eastwood lui-même qui au cours d'une véritable démonstration d'insertion patriotique va plus ou moins volontairement montrer, notamment au cours de plusieurs flash-back, comment est fabriqué le « héros » parfait. Il est éduqué à la texane pure et dure, très tôt son père l'initie à la chasse, c'est en revenant d'une de leurs escapades champêtres que son père va lui enseigner à l'aide d'une parabole manichéenne, que le monde se divise non pas en deux catégories comme dans Le Bon, la brute et le truand mais en trois. Selon lui il y a d'un côté les moutons puis les loups d'un autre et enfin, les chiens de berger, le rôle le plus noble dont il n'hésitera pas à endosser les vêtements après les attentats du 11 septembre 2001. Ce qui relève du manichéisme et qui est appliqué à l'échelle familiale se répand malheureusement à une plus grande échelle, à travers notamment certains discours clichés antagonistes entre le sniper et sa femme « tous les hommes sont pareils » dit-elle d'un ton lasse, les soldats sont tous de chics types et les irakiens que de simples silhouettes, des êtres sans visages qui collaborent avec l'ennemi en cachant des armes chez eux.

Le portrait de Chris Kyle que dresse le réalisateur a quelque chose de gênant, il ressemble en effet plus à une hagiographie qu'une biographie. Il est évident que c'était un tireur exceptionnel (plus de 160 victimes selon le Pentagone et plus de 250 selon le livre du protagoniste), et que le film est principalement centré sur ce point précis, mais le réalisateur prend le temps de développer une part d'intime, il nuance le personnage avec une personnalité et des valeurs, et l'expose ainsi au jugement moral du spectateur. Seulement le film nous ne lui dénote aucun défaut si ce n'est l'inconditionnel amour qu'il voue à son pays. L'homme est bon avec sa famille comme avec ses amis et collègues, il est un mari et un père dévoué, franc, avec des valeurs ancrées de façon profonde et un sens du devoir irréductible. Malgré sa popularité grandissante au fil de ses « exploits » il sait même garder la tête sur les épaules, et quand un soldat ou un vétéran le félicite ou le remercie il acquiesce humblement, presque gêné, avec un discret signe de la tête, comme pour dire qu'il n'en est pas spécialement fier mais qu'il ne peut faire autrement. Qu'il est obligé de se servir de ce don pour protéger et ainsi diminuer le risque potentiel des attaques qui menacent le peuple américain, tant pis si les morts sont encore plus conséquents ailleurs, my country, right or wrong... Tel est le leitmotiv. Ce portrait de héros à l'humilité exemplaire est bien beau sauf que la vraie « Legend » a quand même choisi de publier une livre autobiographique pour que ses prouesses soient davantage reconnues. Il se permit même de s'adresser quelques louanges supplémentaires en ajoutant presque 100 victimes de plus aux chiffres officiels du Pentagone, si c'est pas de l'humilité ça, dites-moi donc ce que ça peut bien être.

Peut-être le besoin de reconnaissance d'un mec qui n'avait que son arme pour exister ? Cela ne semble pas être le point de vue de Clint Eastwood, lui a plutôt tendance à opter pour un angle plus glorieux, quelque peu fardé par la fascination qu'il porte à cette espèce de personnage protecteur. Ils sont en effet récurrents dans sa filmographie, William Munny dans Impitoyable, Butch dans Un monde parfait ou encore Walt Kowlaski dans Gran Torino. Tous n'ont qu'un but, il est le même que Chris Kyle dans American Sniper, protéger, protéger sa famille, ses amis ou son pays mais protéger pour se sentir enfin exister. Le problème c'est que ce dernier n'est pas un personnage de fiction mais un homme qui a bel et bien vécu, qui s'est engagé dans une guerre qualifiée de « sale » et à juste titre, nous pouvons donc en déduire que le glorifier de la sorte consiste à approuver tous ses actes et par conséquent approuver la guerre malgré soi, car il n'a pas le choix. My country. Right or wrong.

Cette énième peinture de l'Amérique est retorse, ambiguë dans ses propos, l'habillement est quant à lui d'une sobriété et d'un classicisme ennuyeux, les quelques excentricités qu'Eastwood se permet sont traduites par quelques mouvements tremblotants symptomatiques de caméra portée. Néanmoins le réalisateur retient notre attention grâce à quelques morceaux de bravoures, un duel au sniper qui joue avec les codes du western - dans lequel il excelle - puis une course poursuite rythmée et brouillée par une tempête de sable, mêlée à la fumée des explosions. Grosso modo Eastwood ne prend aucun risque, ne voulant pas se salir les mains, il préfère se cacher derrière son personnage (elle vient de là l’ambiguïté) et servir au peuple un tableau traditionnel sans réelles nuances ni remises en question, tellement rebattu qu'il en devient écœurant et révoltant.

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