Une culture de moine

Avis sur Andreï Roublev

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Andreï Roublev, sous une réalisation particulièrement obscure, offre l'une de ses œuvres la plus aboutie et d'une incroyable richesse au travers de plusieurs niveaux de lecture : la symbolique de l'image, la symbolique des matières, la symbolique des évènements et bien sûr la symbolique des paroles.

Démêlons un peu tout cela.

Dans ce film à deux parties on assiste à une critique violente de la religion et de son regard ambivalent vis à vis de la connaissance, il s'agit également d'un imposant plaidoyer pour l'art, et pour l'expression de l'essence de l'art comme forme d'évolution cathartique, se formant dans un vécu formateur. Si la présente critique ne constitue pas une analyse complète de l’œuvre (cela mériterait une thèse), elle vise à montrer la puissance de ce film devant des œuvres reconnues mais souvent jugées plus accessibles.

Que de gros mots...

D'abord la critique de la religion, un élément fort, où les moines passant pour des savants n'en savent pas plus que les paysans tant leur vie monastique est recluse, coupée du monde. Là un artiste de renom armé de la connaissance religieuse est commandé à peindre une église pour le roi, un véritable palais peignant une scène d'horreur absolue : le jugement dernier.

Mais comment appréhender l'horreur quand on ne l'a pas vécu sans avoir peur de terroriser le monde ? comment seulement offrir la connaissance au monde, but annexe d'une église que d'éduquer ceux qui ne savaient ni lire, ni écrire. D'ailleurs le discours des moines sur la culture est des plus absurdes considérant le monde comme une horreur où seul le message divin séparé de toutes pensées naturelles ne saurait être valable. La critique de la religion est parfaitement retranscrite ici puisque toutes les religions (l'Eglise Orthodoxe n'ayant pas fait exception) ont toujours eu un regard des plus méprisants sur la culture et son expression, à titre d'exemple, Lucifer le porteur de lumière (ou Satan pour les intimes), aurait apporté la connaissance, et par là même les armes et donc la guerre aux Hommes. La critique de la religion va même plus loin en dénonçant de la manière la plus crue qui soit l'intolérance des religieux pour qui ne partagent pas leur foi.

Ainsi ce film dépeint-il une sorte de fausse intelligence, de fausse connaissance basée sur des livres imprécis issus du passé et des croyances, qui offrent la foi mais qui ne sauve pas les Hommes. Comme remède à ce défaut, Tarkovsky propose l'art.

Mais le processus de création artistique est complexe, il est basé sur la vie, sur le monde, sur la nature, sur ses horreurs, et sur ses bonheurs, éloignés de la naïveté initial d'un héros assimilé à un jeune enfant. L'artiste est le témoin du temps et offre à ce titre des œuvres qui se doivent de dessiner le monde comme un peintre. La scène qui m'a particulièrement montrée ce plaidoyer est sans doutes aussi la scène d'invasion parmi les plus violentes que j'aie jamais vue, non seulement dans la cruauté de ses actes mais aussi par l'horreur qui est communiquée et la tension permanente maintenue par l'absence d'une musique ou de bruits saturés (quasiment obligatoires dans le cinéma américain par exemple). Cette scène (le sac de Wladimir), dépeint avec agressivité tout le processus d'apprentissage et même de traumatisme qui conduit un être à passer du faiseur au créateur, de celui qui présente, à celui représente, passé au travers de la sensibilité de l'artiste, avec toujours cette symbolique de l'eau toujours présente chez Tarkovsky sur laquelle vient se greffer celle du lait comme le sang.

A l'innocence de l'enfance vient se greffer l'humilité véritable de l'adulte qui a appris du monde et qui sait l'appréhender.

Ce film est un appel à de nombreuses choses, dans cette critique je n'aurai parlé que peu de l'histoire (le film dure 3 heures, et je n'en ai pas raconté plus de 10 minutes) et pourtant j'aurai pu en écrire déjà dix pages, l’œuvre sonne comme un appel à la vie, un appel à la nature, une glorification magnifique de l'art en tant que média de culture par excellence (l'Histoire lui donne d'ailleurs raison) et l'artiste comme souvent chez Tarkovsky est mis sur un piédestal comme le témoin privilégié du temps, le héros du film pourtant moine, évoluera pour que son status de "faux artiste" selon le réalisateur, enfermé dans les seuls livres de la religion, devienne un artiste riche, ayant emmagasiné en lui le monde et toute sa misère, l'ayant digéré, l'ayant traité, assimilé, et même parfois l'ayant provoqué, que tout cela concours à faire l'homme qu'il est un être à même de traiter du monde, de traiter du bonheur et de la joie comme du malheur et de la tristesse, montrant au travers de la scène du jugement dernier non pas un simple démon, des anges protecteurs et les humains jugés devant Dieu, mais un pan de son monde contemporain riche de symboles, comme un témoignage si cher au réalisateur, pour un artiste qui se désigne alors historien, juge, et instructeur.

En bref, c'est une œuvre dense, très dense, et qui comprend des scènes d'une grande puissance symbolique et même d'une grande puissance tout court, c'est rempli de toutes les émotions possibles, renforçant d'autant plus le rôle de l'artiste témoin qui même lorsqu'il n'est pas là semble finalement toujours présent, hors champs.

Je me laisse aller à une explosion de ressentiment personnel : c'est du pur génie !

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