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Le pays de la solitude et de l'obscurité

Avis sur Animal Love

Avatar Morrinson
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Plusieurs questions plus ou moins fondamentales se posent assez naturellement lorsqu'on aborde un film signé Ulrich Seidl. Complaisance envers des univers malsains, plaisir sadique à contempler la misère, le premier mouvement est souvent de l'ordre du rejet et de la nausée chez un être normalement constitué. Puis vient éventuellement un second temps, en fonction de la volonté et de l'endurance du spectateur, épousant les questionnements sous-jacents loin des premières réactions précédemment citées. Rien n'est gratuit dans l'enfer selon Seidl. "Animal Love" pose une nouvelle question de par sa nature documentaire : qu'est-ce qui différencie chez le cinéaste autrichien le documentaire de la fiction ? En quoi son regard est-il différent ici que dans sa trilogie "Paradis", au hasard ? Jamais la frontière n'aura été aussi mince, poreuse, et source d'enseignement entre les deux genres, et l'ombre de Herzog plane très vite sur l'œuvre de Seidl, dans une version plus glauque et trash. Les deux hommes entretiennent un rapport à la réalité et à sa représentation qui contient d'étranges similitudes. Les coutures de la manipulation sont plus ou moins visibles. Chez Herzog, la curiosité domine ; chez Seidl, la nausée n'est jamais loin.

La nausée se fait aussi rétrospective puisque dans ses œuvres de fiction, on n'avait de cesse de se convaincre qu'il s'agissait, précisément, de fiction. Par-delà la portée politique et sociologique bien réelle, évidemment. Mais le caractère très prosaïque, pragmatique, presque banal de son regard en souligne la subversion. Dans "Animal Love", on visite un peu l'envers du décors de "Import Export" (et réciproquement) : d'un côté les clients des téléphones roses, avec leurs animaux, et de l'autre les filles qui travaillent à la chaîne dans des hangars sordides. La misère est présente des deux côtés de la chaîne, évidente, commune, chez les ouvrières ou les consommateurs du sexe, en documentaire comme en fiction. Comme dans "Paradis : Amour", la misère de la solitude est pesante, collante. Poisseuse. Les plans fixes tendent à renforcer la dimension réaliste et documentaire de l'approche, mais on est toujours sur nos gardes, la question de la véracité de ce qui nous est montré est omniprésente. On se doute qu'à de nombreuses reprises, Seidl a fabriqué "sa" réalité, au détour d'un combat de chien et d'un nu dérangeant.

Bien sûr, de prime abord, on serait tenté de voir "Animal Love" uniquement à travers le prisme du Freak Show. Et on pense aux malheureux amis des bêtes qui tomberaient sur ce film par hasard, en croyant regarder une histoire d'amour façon "30 millions d'amis"... Au-delà des marginaux qui embrassent leurs chiens (et plus si affinités), au-delà des fous qui entraînent leurs lévriers sur un tapis roulant dans l'espoir de gagner des concours, au-delà des clochards qui utilisent des lapins tout mignons pour récolter avec succès de l'argent, au-delà du grotesque et de l'étrangeté, il y a bien sûr le miroir qu'Ulrich Seidl tend à la société autrichienne. Qui sont vraiment les animaux ? Qui sont vraiment les êtres enfermés dans des cages aux barreaux invisibles ? Pour lui, la réponse semble évidente. "Animal Love" est avant tout un regard sur la solitude et le désespoir, sur des êtres isolés qui se tournent vers les animaux par manque de rapports sociaux normaux. Ils les irriguent d'un amour démesuré, aussi passionnel que misérable. Comme une conséquence naturelle des temps modernes, une cause aux contours indéfinis. Ils sont tour à tour amis, confidents, partenaires, et simples objets pour meubler l'espace ou combler un vide. Avant d'être choquante et glauque, la démonstration est profondément triste.

Plus on connaît l'œuvre de Seidl, ses préoccupations et ses obsessions, plus sa démarche est limpide, plus on saisit la part de documentaire dans ses fictions et la part de politique dans ses documentaires. Comme si les deux genres étaient indissociables. On peut lui reprocher de nombreuses choses, comme une absence locale de subtilité ou une certaine forme de manichéisme, mais le réduire à cela serait lui faire un faux procès tant la fascination qu'il éprouve pour ses sujets est évidente, comme palpable. Il y a même un étonnant paradoxe entre la frontalité avec laquelle il les aborde et la distance qu'il conserve scupuleusement, tout au long du film, ultime rempart contre l'indécence la plus trash. Paradoxe qui se retrouve jusque dans le titre, ironique, puisque ces gens aiment leurs animaux d'un amour sale et maladif. "Animal Love" est en réalité un voyage forcé dans les bas-fonds autrichiens, une confrontation avec la réalité dans son expression la plus crade et la plus miséreuse, aussi rare et exceptionnelle soit-elle. Un voyage au plus près de l'enfer, pour reprendre les termes de Werner Herzog.

[AB #105]

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