Un jour j'ai vu Apocalypse Now

Avis sur Apocalypse Now

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Les lumières étaient réapparues depuis un bon moment déjà. La salle, habituellement peu fréquentée en ces heures tardives, avait déjà relâché la poignée de spectateurs intrépides, ou totalement inconscients, qui s'étaient risqués jusqu'à elle. Mes compagnons avaient beau me sommer de partir, sans doute pressés qu'ils étaient d'aller rejoindre les doux bras de Morphée, je n'entendais rien à leur parole... Si mon corps était bien là, mon esprit, lui, était déjà bien loin, perdu quelque part entre songe et réalité. Il m'aura fallu quelques instants pour me remettre en marche, activant piteusement mes muscles endoloris, je réussis malgré tout à me glisser dehors pour me confronter enfin avec la réalité. Seulement, l'air frais n'y changea rien ; quelque chose n'allait pas ! Je n'aurais pu dire, à cet instant-là, si le film que je venais de voir était bon ou mauvais, génial ou médiocre, mais en tout cas il avait quelque chose de foncièrement perturbant. Il était incontestablement brillant, magistral, épique mais en même temps, derrière ses allures aguichantes, il avait réussi à profondément me déstabiliser, me gêner presque. Il y avait quelque chose qui n'allait pas avec lui, car il n'était pas semblable à ceux que j'avais vus jusqu'alors. Je n'avais qu'une idée en tête, rentrer chez moi au plus vite pour essayer de coucher sur papier mes différentes impressions et tenter de mettre un peu d'ordre dans mon esprit confus. Il fallait que j'écrive pour y voir plus clair et pour ne pas oublier... ce qui est un peu idiot, vous en conviendrez, car on n'oublie pas ces choses-là ! Le premier saut du haut du grand plongeoir, le premier baiser volé à la fin de la récrée...on n'oublie pas ses premières fois !

And all the children are insane

Apocalypse Now fait partie de ces films pour lesquels tout a déjà été dit, et bien dit, depuis belle lurette déjà ! Rien que sur le site, on doit compter au moins 50 000 critiques (à peu de chose près !) et il est évident que mon humble bafouille n'a pas grand intérêt. On le sait, la Palme d'or 79 est moins un film de guerre qu'un film sur la guerre ! Délaissant toute approche véritablement réaliste ou documentaire, Coppola s'attarde essentiellement sur la dimension épique de son projet et donne à son récit la forme d'une odyssée. Mais, celle-ci a une saveur un peu particulière puisque le voyage concrètement effectué par Willard va rapidement prendre une dimension éminemment symbolique (un voyage intime induit par une voix off omniprésente). Cet aspect surréaliste, ce trip démentiel, va être l'occasion pour le cinéaste de porter une réflexion sur la folie de la guerre, sur la part d'ombre qui est en chacun de nous, mais surtout de représenter sur grand écran la démence furieuse qui touche l'Amérique des 70's ! Les cendres du Flower Power finissent de se consumer, le rêve américain n'est plus qu'a l'état de ruine... le pays se réveille alors en plein cauchemar et se voit tuer ses propres enfants au nom d'une idéologie qu'il a lui-même pervertie. La mort, la destruction, ou tout simplement l'apocalypse est forcément au bout du chemin.

Mascarade

On pige tout'suite le principe en le matant la première fois : le Vietnam, plus qu'un simple lieu de conflit, devient le théâtre fantasmé dans lequel se déroule une guerre obscène, grotesque et nauséabonde. Il n'y a pas de héros à applaudir ou de belles idéologies à épouser ! Le spectacle qui se déroule sous nos yeux nous glace d’effroi par son cynisme avant de nous coller irrémédiablement la gerbe ! On rase un village au Napalm pour se payer quelques minutes de surf ; les serviteurs de la démocratie ne sont plus que des junkies à la recherche de leur dose de LSD ou de show guerrier (chapeau de cow-boy, Wagner, etc.) ; la guerre n'est plus qu'une attraction Disney avec son spectacle pyrotechnique, bruyant et coloré... Le message est d'autant plus efficace que Coppola maîtrise parfaitement ses effets et sa narration : son film adopte le rythme lancinant de ce bateau remontant le nouveau Styx, l'horreur et la folie évoluant graduellement par poussées successives jusqu'à la rencontre avec le mythique Kurtz, l'homme qui est censé cristalliser en lui toute l'horreur et la folie de la guerre. Du moins, c'est comme cela qu'on (l'armée US) nous le présente au début du film. Mais la grande réussite du cinéaste est justement de jouer sur les apparences et les faux-semblants pour porter un regard sans concessions sur cette Amérique des années 70's. Mais au fond, quelle est cette démocratie qui fait tout pour éliminer le plus illustre de ses enfants ?

Le Cimetière de la Morale

Il y a bien une donnée que je n'avais pas assimilée lors de mon premier visionnage, et qui saute aux yeux après avoir lu Heart of Darkness, c'est que le film nous expose l'échec probant de l'ordre moral. Là où le livre tente de sauver les meubles d'une certaine manière, le film nous montre qu'en temps de guerre, les ténèbres sont telles, que la morale n'y a plus sa place ; l'apocalypse devient ainsi totale !

En épousant le point de vue de Willard, on se rend compte avec lui de la particularité extrême de l'univers guerrier : plus on avance dans la jungle, plus on s'enfonce dans l'horreur et moins les grandes civilisations semblent vertueuses ! La scène surréaliste, hors du temps, de la plantation Française pointe magnifiquement du doigt l'impérialisme ricain et l'inutilité de leur intervention :

« The Vietnamese... we worked with them, made something - something out of nothing... We want to stay here because it's ours - it belongs to us. It keeps our family together. I mean, we fought for that. While you Americans... you are fighting for the biggest nothing in history! »

La guerre rend caduc le système de valeurs enseigné par les grandes démocraties : tout n'est plus qu'une question de survie, physique et mentale, le reste est dérisoire ! Ainsi, c'est en toute logique que les soldats, les compagnons de route de Willard, ne trouvent que la mort et la folie sur leur route. Ils ont cru aux belles paroles de leur gouvernement mais celles-ci s'avèrent être des mensonges : leur combat est illusoire, leur cause est perdue d'avance.

It's a way we had over here for living with ourselves. We cut 'em in half with a machine gun and give 'em a Band-Aid. It was a lie. And the more I saw them, the more I hated lies.

Seul Willard semble prendre conscience de la situation : il est consterné par l'attitude des siens (Kilgore), sceptique sur les intentions de ses supérieurs et horrifié par cette guerre qui est devenue folle, insensée, excessive et finalement si détestable. « The horror ! The horror ! » chuchote-t-il... il le sait bien, le voyage est sans retour possible ! Dans les ténèbres, il n'a plus que son humanité à sauver ; mais pour cela, il doit affronter Kurtz, affronter ce qu'il est en train de devenir et en finir, peut être, avec ses propres démons.

The end of laughter and soft lies

Kurtz, au début du film, est un être quasi fantasmatique : c'est un visage qui s'affiche subrepticement, c'est une voix à peine inaudible, c'est une vie qui s'expose vaguement à travers quelques documents... Kurtz, avant de devenir un personnage de chair, est avant tout une légende maléfique, une icône représentant l'homme déchu de son humanité ! Mais la rencontre avec le personnage est tout autre et on découvre un homme posé, cultivé, à la voix doucereuse et qui s'avère être très lucide sur l'état du monde qui l'entoure. Le fameux monologue, prononcé par un magistral Marlon Brando, nous dévoile que l'origine de sa folie vient d'une observation attentive de ses ennemis et de l'acceptation inconditionnelle de ce qu'est la guerre. Il devient un animal, un prédateur de guerre en acceptant de tuer sans passion ni jugement. Seulement, qu'est-ce qui le différencie fondamentalement de ces bons généraux ricains restés au chaud dans leur camp ? Au fond, pas grand-chose ! Si ce n'est que lui, il refuse le masque de l'hypocrisie et des fausses morales pour agir au grand jour ! Il n'est pas un diable ni un dieu, il est simplement le terrible reflet d'une Amérique en pleine déchéance !

What do you call it when the assassins accuse the assassin? A lie. A lie and we have to be merciful.

Ce jour-là, et les suivants, j'ai essayé en vain de mettre des mots sur ce que j'ai ressenti, mais toutes mes tentatives étaient dérisoires : comment décrire une passion qui naît, une fascination qui ne cesse de vous envahir. Tout cela ne s'explique pas, ne se théorise pas, il faut juste savoir vivre les choses ! C'est cliché, certes, mais c'est pourtant le cas. Depuis, ce film fait entièrement partie de ma vie : il me suit comme le plus fidèle des compagnons de route, partageant mes bonheurs de cinéphiles et m'épaulant dans mes soirs de mélancolie... Bref, tout ça pour dire que ce jour-là, j'ai vu Apocalypse Now et je suis tombé amoureux du cinéma, au point d'en perdre la raison. Au fond, que dire d'autre...
This is the end
(ah oui, merci Jimmy !)

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