"Saudade", nostalgie à la brésilienne

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Des photos en noir et blanc du bord de mer brésilien, puis un groupe d'amis sur la plage en 1980 qui écoutent Queen. Cette scène d'introduction établit à la fois le décor et la substance du film : dans Aquarius tout sera affaire de nostalgie. Le mot portugais « saudade » est réputé pour être intraduisible. Il exprimerait une mélancolie qui s'étendrait dans le passé et dans le futur : la tristesse d'avoir perdu ce qui a été, et celle de ne pas avoir ce qui ne sera jamais. Quoi de mieux qu'un film pour exprimer un sentiment aussi complexe ? Kleber Mendonça Filho choisit encore une fois Recife, la ville où il vit, pour accueillir son récit : il y est question de Clara, bourgeoise soixantenaire tonique, qui refuse de vendre son appartement à la compagnie qui entend racheter tout l'immeuble pour mener un projet immobilier ambitieux. Elle ira jusqu'au bout de la lutte pour conserver cet appartement, érigé en symbole de la vie qu'elle y a passé et de ce qui lui reste à vivre.

La nostalgie s'exprime d'abord dans le regard, sur un meuble ayant traversé les générations, sur un cinéma de quartier devenu magasin d’électroménager... Mais la vraie mémoire de Clara se trouve dans sa collection de disques vinyles. On la sent retrouver des sensations disparues tandis que les souvenirs s'infiltrent en elle au rythme de la musique. Dès le début du film, la musique intradiégétique permet un très beau raccord entre une scène de fête d’anniversaire dans l'appartement pendant la jeunesse de Clara, et sa vie presque seule 35 ans plus tard. La musique sert ainsi de constante dans sa vie, tout comme la mer. Cette dernière est omniprésente : quand on n'entend pas le bruit des vagues en fond, on aperçoit la plage par la fenêtre de l'appartement. Pour l'ami sauveteur de Clara, la mer n'évoque que le danger des requins mais pour elle, il s'agit d'un élément immuable du décor, rassurante bouée de sauvetage dans un océan de changements. Clara voit naître ses petits enfants, son neveu rencontre son premier grand amour... Le film questionne ainsi le renouvellement perpétuel des générations. On la sent devenir peu à peu la figure de « la grande tante préférée », comme celle-là même qu'elle admirait quand elle était petite. Elle ne peut pas arrêter le temps qui passe, mais elle cherche à continuer à exister, en luttant pour empêcher le déménagement fatal, et en s'affirmant en tant que femme.

Sonia Braga, interprète rayonnante, donne tout son corps en offrande au personnage de Clara. Elle se dévoile petit à petit, laissant le spectateur rentrer de plus en plus dans son intimité, dévoilant les secrets les plus enfouis dans son esprit et dans son corps. « Je suis une vieille dame et une enfant. Tout à la fois » : C'est ainsi qu'elle répond à sa fille qui ne la comprend plus. On voit donc Clara draguer en boîte de nuit avec ses copines, mêlant pureté naïve d'une adolescente et expérience d'une veuve. Si elle veut garder son appartement, c'est aussi parce qu'elle refuse de se conformer à la volonté des autres qui voudrait la voir partir vivre dans un environnement prévu pour la vieillesse, où l'on se préparerait à la mort en étant progressivement banni de la société. Clara veut prouver qu'il y a une autre manière de vieillir, avec un désir de vivre de nouvelles expériences sexuelles, rire, danser... Elle veut se battre contre la force invincible de la fin qui se rapproche, ici représenté par le promoteur immobilier. Le film est découpé en trois parties annoncées par des cartons, procédé à l'utilité discutable. Le cancer du sein que Clara a vaincu dans sa jeunesse est une blessure ouverte qui traverse ces trois parties. C'est à la fois ce qui lui donne la force de se battre contre des moulins à vent, et une fragilité qui conditionne son rapport aux hommes. Si ce personnage de femme de caractère pourrait d'abord agacer certains spectateurs qui ne pourraient y voir qu'une bobo vieillissante qui refuse une offre généreuse par pur égoïsme, l'interprétation de Braga est trop désarmante pour ne pas se prendre d'affection pour elle. Le personnage n'est jamais méprisant, sa relation avec sa cuisinière Ladjane étant touchante de complicité. De plus, son point de vue n'est pas le seul représenté, elle est souvent mis devant ses contradictions, notamment par sa fille.

L'immeuble en lui-même est relativement peu montré bien qu'il soit au centre du conflit. Cette intrigue n'est en fait qu'un moyen de soulever toutes les problématiques du refus d'abandonner son indépendance et ses souvenirs. Le film montre donc beaucoup plus l'intérieur de l'appartement, en tant que lieu de vie producteur de souvenirs. La mise en scène se concentre quasi-exclusivement sur Clara, utilisant de très nombreux gros plans sur son visage avec une très faible profondeur de champ. La première fois que Diego, jeune promoteur aux dents longues mais au sourire éclatant apparaît, il vient rompre la composition parfaite d'un gros plan fixe de Clara très paisible dans son hamac, en s'introduisant dans l'arrière plan, silhouette floue venant perturber l'harmonie. La caméra suit ses bruits de pas hors-champ tandis qu'il rentre dans l'immeuble. Elle épouse les parois de l'appartement, en le traitant comme un cocon protecteur qui entoure le personnage. Malheureusement, le réalisateur a aussi tendance à abuser des grands effets de style comme le travelling optique, moyen très artificiel pour montrer dans un même plan une émotion puis un décor vaste.

Le film évoque la situation immobilière au Brésil, dans un contexte d'expropriations massives pendant l'organisation de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux Olympiques de 2016, et de politique offensive des grands groupes immobiliers. Kleber Mendonça Filho distille ainsi un discours politique, tout en utilisant dans son récit la corruption et le racisme qui sévit au Brésil. Interdit aux moins de 18 ans au Brésil, pour des raisons politiques en réaction au soutien affiché par l’équipe du film envers l’ex-présidente Dilma Rousseff, Aquarius est donc à la fois une œuvre très actuelle et intemporelle, mêlant dérives contemporaines du capitalisme et réflexion universelle sur la course perdue d’avance contre le temps.

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