Regarde et apprends petit scarabée

Avis sur At Berkeley

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Berkeley est une université américaine, fondée en 1868, mondialement reconnue comme le meilleur exemple de l’éducation publique supérieure. C’est ici que Frederick Wiseman y réalise son documentaire "At Barkeley". Muni de lui-même, d’une caméra, d’une perche, d’un magnétophone, de cartes graphiques de rechange et de deux gaillards pour porter tout ça, Wiseman se rend en Californie et demande l’aval du recteur de l’université et des autorités administratives compétentes pour y tourner. Sa demande satisfaite et l’œil pétillant de joie intérieure, il entame la captation d’instants par une caméra loin d’être hasardeuse.

Le film commence et nous apparaît une bande d’ancêtres aux yeux aussi usagés que leur visage est flétrit, écoutant attentivement ce qui s’apparente à un doyen, tels des paroissiens buvant les paroles d’un prêcheur. C’est en filmant cette scène que Wiseman comprend l’étendue du problème qui frappe l’université. En effet, il ne connaissait rien de l’établissement avant de commencer à tourner. Le mode opératoire habituel de Wiseman se constitue d’abord d’une idée et ensuite seulement d’une représentation mentale de l’espace. La découverte progressive du sujet est plus importante pour le cinéaste que son élaboration préalable.
C’est donc à l’issue de la prise que le public apprend le problème de l’université, à savoir le désengagement économique et politique des états de Californie et d’Amérique en défaveur de Berkeley. Il y est aussi mention d’une certaine rivalité entre Berkeley et Harvard, étant respectivement mais indirectement affiliés à un sentiment d’injustice et d’élitisme patenté. Les sphères de l’enseignement du public et du privé sont de natures opposées et l’unisson parmi les enseignants de Berkeley est de mise. Une unité qui servirait à rendre au goût du jour les nouveaux savoirs publics et une restructuration des objectifs primordiaux de l’université en vue d’éviter les mesures drastiques d’un gouvernement apparemment peu sûr de l’efficacité d’un tel système pour ses futurs travailleurs. Une scène filmée en un quasi plan-séquence à focale longue, une caméra omniprésente qui boit les paroles du recteur à mesure qu’il s’agite et informe professeurs, documentariste et spectateurs. Un tout plutôt direct et assurément doté d’une franchise peu ordinaire qui englobe d’un commun accord film, but, enjeu, message et contenu.

Economie, sociologie, littérature, philosophie, biologie, étique, histoire, robotique, physique spatiale, physique mathématique, peu de matières sont épargnées. Wiseman filme des cours de différents horizons mais toujours de la même manière. Sa caméra dans un coin de la pièce, il assiste au cours en même temps que les spectateurs et les élèves. Se pose ici la question de la perception de cette caméra. Wiseman annonce dans un entretien que sa caméra est loin d’être un élément perturbateur et une sorte d’espionne s’introduisant dans la vie des étudiants. Il évoque l’indifférence vis-à-vis de cette caméra mais aussi le narcissisme des sujets filmés, la concentration sur une matérialité ou tout simplement l’intérêt profond pour un enseignement de qualité pour l’âme. Que ce soit pour une de ces raisons, pour toutes ou pour une autre tout à fait différente, la caméra est invisible, à la fois aux yeux, aux sens et à l’échange du savoir.

Tous ces cours piétinent des idéaux en papier mâché, sortes de limons collés sous la basket d’une Amérique en évolution intellectuelle qui n’arriverait pas à s’en débarrasser. Le cours de sciences sociales éveille des problèmes de fonds dont la pensée publique semble passer à côté. Le piège du rêve américain, la question de la « passion pour les pauvres », l’agitation d’un groupuscule phallocrate au nom du mérite éducatif et des origines sociales, l’égalité de la richesse de l’esprit et de celle des billets verts, tout le court est un défouloir sur la perception d’une société par ses occupants.

Le cours de physique aborde le temps, sa mesure à travers les métaphores physiques de notre perception visuelle. Le temps a une histoire, une histoire que l’on peut délimiter, une histoire créée par l’homme et sa physique, celle de la "Brève Histoire du temps" (Stephen Hawking). Le temps est une affaire de perception, de la direction de notre regard vers une absence de limites.

Le cours de littérature traverse la surface des choses dans une tentative d’abstraction rationnelle, sorte de paradoxe pervers d’un monde illusoire, comme « un panorama paisible qui serait en réalité une scène de carnage », étayée par les élucubrations de Ralph Waldo Emerson, Gustav Mahler et Henry David Thoreau. La perception d’une nature morte ou de sa représentation par les idées des hommes. Comme quoi « la nature n’a pas d’hôte humain pour l’habiter » et que les hommes ne sont que des « papillons avec des restes larvaires attachés aux ailes », telle une souillure. Une souillure balayée par le membre du personnel de l’entretien de Berkeley qui, dans le plan suivant, fauche les moutons de poussière sur les marches d’un escalier délabré, délivrant un panorama de son carnage.

Mais de tous les cours c’est celui d’Histoire qui reste certes un des plus brefs mais aussi le plus puissant des moments du film autant dans sa mise en scène non-voulue que dans le contenu de son discours. Dans une salle mal éclairée de par la disposition peu harmonieuse de sa lumière, un professeur acariâtre tout de noir vêtu déblatère le contenu de sa bile capricieuse sur son auditoire, annonçant le déclin d’un pan de l’Histoire de l’Amérique, les faiblesses au sein même de sa culture historique à cause de la vision aseptisée dont se ravissent les ouvrages simplistes et simplifiés à l’attention d’un « peuple cynique, passif et peu informé ». Perception réaliste d’une jeune nation qui entame sa chute à l’aube de sa maturité ou perception atrophiée par un pessimisme injustifié et divergent de l’objectif universitaire ? La mémoire ça s’apprend, ne tentez pas de l’enterrer à jamais monsieur le professeur.

Les cours filmés dans At Berkeley composent la moitié de la projection et forment toutes les interrogations de Wiseman, ses réflexions sur la vie et les hommes qui la subissent. Les cours dispensés animent la flamme d’une université précieuse pour le savoir américain et détruisent les suppositions des bureaucrates de l’Etat de Californie et leurs désirs de faire mourir une Berkeley sans le sou.

Parmi cette jachère de savoir morcelé, les enseignants font face à la fragile économie de l’institution et le recteur tente encore et toujours de trouver des solutions par l’intermédiaire d’un enrichissement collectif. Chacun propose, pose les bases d’un débat ayant pour but une réponse ou une tentative de réponse au problème. Là encore la caméra est invisible et s’accapare les discussions, les contextualisant dans un tout cinématographique efficace et empreint de signifié. Wiseman est impressionné par la capacité de l’administration à régler la crise qui frappe Berkeley. Le recteur incarne cette capacité à gérer une entreprise sur le fil du rasoir tout en prônant le bien commun. Il ne faut pas que des conséquences malencontreuses découlent des affaires de l’université, nuisant au bien-être intellectuel des étudiants et à leurs possibilités d’avenir. Pour Wiseman, le but premier d’un documentaire est de montrer le mal du monde, de le pointer du doigt, mais sans oublier de donner de l’importance à l’intelligence, la philanthropie, l’investissement et la sensibilité de personnes méritant cette attention. Et c’est le cas du recteur de l’université, figure paternelle et vétéran d'événements bien plus importants que la prétendue révolte étudiante qui a frappé le campus de Berkeley pendant le tournage du documentaire.

Ayant en tout et pour tout duré 8 heures, le temps d’une grosse sieste, le mouvement étudiant revendique quantité de droits instaurés, clamant l’héritage de Berkeley en tant que manifestant majoritaire contre la guerre du Viet-Nam il y a 40 ans de cela. Une liste de commandements aussi absurde qu’irréfléchie, que l’administration et le recteur considérerons avec la plus grande distance, attendant que les voix se calment, parquées dans l’étroitesse de la bibliothèque du campus où 300 marmots braillent jusqu’à plus soif. Agitant fébrilement le hochet bleu à fleurs roses de sa prétendue révolution, une jeune prépubère à la voix nasillarde et à la joue crasse tatouée d’une décalcomanie en forme de faucille et de marteau anime le zèle de sa bande, considérée avec désintérêt par le reste des étudiants préférant la chaleur du soleil et la délicatesse du vent à l’atmosphère puérile et étouffante du théâtre des opérations.
Satisfait de son inactivité et donc de sa réussite, le recteur ne pensera bientôt plus à ce « genre de fête », pénible simulacre d’une fierté longtemps ravalée par le temps et les consciences.

Les 250 heures de rushs originaux qui composaient l’entièreté du travail de Wiseman sur le campus lui ont beaucoup appris sur Berkeley, l’éducation d’aujourd’hui et l’Amérique. At Berkeley porte un regard plein d’espoirs et de reconnaissance envers les enseignants reconnus, les élèves désireux, l’administration volontaire, le recteur humaniste et un futur qui, il l’espère, sera radieux, à l’instar du soleil de Californie.

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