Wrong detective

Avis sur Au poste !

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Quentin Dupieux est un type qui a très bon goût. Pour s'en convaincre il suffit de lire son interview dans l'un des derniers So Film. Il y fait part de sa nostalgie pour l'âge d'or de la comédie française, et de son affection pour des réalisateurs dialoguistes supérieurs comme Philippe de Broca ou Francis Veber. Il se montre également très sévère avec les comédies contemporaines creuses et dans l'air du temps, on pourra difficilement le contredire. Pourtant la filiation s'avère compliquée à admettre.

Le charme discret de la police judiciaire

Il partage au moins une chose avec ses deux modèles. Il sait s'entourer : Alain Chabat, Benoît Poelvoorde, Monsieur Fraize, Eric Judor collaborent à ses derniers projets. Avoir un monstre comique dans sa comédie résout bien des problèmes. On a vu Bernard Blier faire passer haut la main des dialogues ineptes qui auraient été inadmissibles dans la bouche d'un autre comédien. Malheureusement, il ne partage pas leur ambition de faire un grand film comique, qui tiendrait debout du début la fin.

Au début d'Au Poste, on pense qu'il est parti pour renouer avec ce savoir-faire bien français propre aux années 70-80. Il écrit des dialogues décalés, drôles et bien sentis, des personnages extravagants mais réalistes, une ambiance familière et puis... et puis... il faut bien avouer que cela reste une fois de plus insuffisant, le film est plombé par ses idées hors des clous (dans les reconstitutions mentales les interactions avec l'enquêteur, le flic mort et sa compagne font basculer le truc dans du mauvais Bertrand Blier, les gags de la poitrine fumante et de l'huître n'amuseront que les gens foncedés ... ).

Au poste ! est pourtant un progrès gigantesque par rapport à l'ultra pénible Réalité. Mais on est pas à la moitié du chemin à réaliser pour arriver au Magnifique ou à l'aventure c'est l'aventure. Le film est très court, et tient sur une idée de base un brin facile : faire une version de Garde à vue à la sauce père noël est une ordure. Et pour mettre un terme à cette intrigue quoi de mieux que d'aller emprunter à un autre film culte des 70' ? (le charme discret de la bourgeoisie, ou le dernier métro, au choix).

Le pire étant qu'il est 100% conscient des carences du film et s'en amuse déjà. Un des personnages lit une critique dans un journal : "ahah la deuxième partie du film est nulle dit ce critique du Figarock". Bah oui, il se trouve que la seconde partie est effectivement moisie, le fait de l'annoncer rend-il le procédé excusable ou visionnaire ? Ou bien est-ce devenu une signature que de ne pas trouver de fin à ses films ?

C'est pas travaillé, c'est pour ça.

Francis Veber parlait de la construction des scénarios comme d'un grand bain glacé dans lequel les auteurs rechignent souvent à se plonger, car cela demande des efforts, du temps, du travail et de lutter contre soi même. Cet effort considérable, Dupieux a juré de ne jamais se l'infliger. Que penser de lui ? Lucidité quant à ses limites ? Punk anticonformiste du 7è art ? Je vois surtout qu'il n'a pas assez bossé, parce qu'en fait ça ne lui sert à rien. Son film sera de toute façon bien reçu par la presse, et ses fans continueront à claironner combien cet auteur est poétique, imprévisible, fou, génial insaisissable etc... et ça lui suffit, il l'explique lui même en interview. Il ne cherche pas à convaincre les sceptiques dans mon genre. Il veut rester en L2 du cinoche. Et c'est bien dommage.

Une autre chose est frustrante. Il jouit d'une liberté totale dans sa production et son écriture, et ce n'est plus si commun que ça dans le cinéma français. Au final, cette liberté est bien mal exploitée. Je me dis une fois de plus à la fin d'un de ses films "pourquoi il a fait ça ?, il y avait mieux à faire qu'une absence totale de dénouement, y a un matériel inexploité".

Peut-être a-t-il du mal avec les schémas classiques, avec les scénarios qui exigent du travail et de l'implication, et qu'il se sent plus à l'aise avec le surréalisme, et l'inexplicable - car les autres se font une joie de trouver une signification pour vous. Dans l'absolu c'est plus difficile d'écrire la Garçonnière que Rubber.

Dupieux n'est pas un génie, c'est un chouette gars, très intelligent, qui s'efforce de dissimuler ses limites par le recours perpétuel au fantasque, et beaucoup prennent, à tort, ce parti pris pour de l'audace ou du génie. Alors qu'il veut juste rester dans son confort et filmer des images qu'il a dans la tête.

Il n'empêche que malgré ces remarques négatives, Au Poste ! m'a fait passer un moment plutôt sympa. On parle pas du dernier Philippe Lacheau, c'est évident.

Mais j'ai l'intime conviction que la meilleure comédie de Quentin Dupieux est celle qu'il refusera toujours de faire.

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