L'école est finie

Avis sur Au revoir les enfants

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Si Lacombe Lucien lui avait déjà permis de revisiter la période de l'Occupation, Louis Malle est loin d'avoir tout dit à ce sujet et avec Au revoir les enfants, c'est une part de son intimité qu'il nous dévoile. Quarante ans après les faits, il revient sur l'événement traumatisant dont il fut témoin (la rafle d'enfants juifs et du prêtre qui les cachait) et tente de réaliser ce que tant d'autres ont échoué, à savoir aborder la Shoah par le prisme de l'enfance sans tomber dans le pathos ou le tire-larme facile. L'exercice est d'autant plus délicat que la profusion de mauvais films sur ce sujet est parvenu à lasser bon nombre de spectateurs, même les plus conciliants. Seulement, plutôt que de se présenter comme un film sur la Shoah, Au revoir les enfants s'efforce d'être avant tout un film sur l'enfance, montrant les troubles et les émois qui gagnent un collège pour mieux révéler ceux d'un pays, filmant la fin de l'innocence pour mieux représenter la mort et la folie guerrière, privilégiant l'évocation pudique à l'impudeur de ces mots, forcément dérisoires lorsque l'innommable est commis.

La démarche n'est peut-être pas originale mais Louis Malle a le mérite de la mener jusqu'à son terme. Le pensionnat devient le microcosme de la société française dans lequel fleurissent suspicion et entraide, débrouille et magouille, fraternité et trahison. Seulement là où le cinéaste excelle vraiment, c'est dans sa façon de s'emparer du sujet, avec finesse et probité. Si le rapport au juif va s’écrire en filigrane de la relation entre Julien et Bonnet, la guerre sera repoussée en hors-champ et seuls ses effets délétères vont venir transparaître en arrière-plan. Mais avant de juger de leurs toxicités, Louis Malle s'emploie à décrire le badin, l'ordinaire, une vie dans laquelle l'enfant n'est pas contraint de grandir plus vite que prévu. C'est alors la réalité d'un pensionnat catholique au cœur des années 40 qui se trouve croquée avec talent : en une poignée de scène, l'essentiel est dit ; le quotidien des enfants rythmé par les départs en famille et le retour au dortoir, les cours et la cour de récrée, les exercices pédagogiques et ludiques, les contraintes inhérentes au cadre et la tentation de s'ébaudir, s'amuser ou se chamailler. On y croise les principaux traits de caractère de l'enfance, les rêves, les doutes, la camaraderie et la cruauté.

Mais malgré ses hauts murs, ses lourdes portes fermées à clef et ces religieux qui montent soigneusement la garde, le pensionnat n'est pas hermétique au monde extérieur et à sa folie guerrière. C'est ce que Louis Malle nous rappelle en faisant de la guerre un arrière-plan anxiogène, une menace diffuse pouvant s'abattre à chaque instant. Assez finement d'ailleurs, il parvient à nous suggérer sa présence en l’intégrant sournoisement au décor ou à la vie routinière des élèves, c'est par exemple un bruit de fond constant (explosion, sirène), des privations ou des contraintes diverses (froid, faim, rationnement) ou encore des comportements qui s'adaptent tant bien que mal à la situation (troc, marché noir). La grande réussite de Au revoir les enfants ne réside pas dans sa virtuosité technique ou dans l'impertinence de son propos (qui demeure assez consensuel, voire manichéen avec les résistants d'un côté et les collabos de l'autre), mais bien dans sa manière d'aborder la question de la Shoah, avec tact et sensibilité.

Le moment le plus parlant du film réside sans doute dans cette scène durant laquelle Julien demande à son grand frère : « qu'est-ce qu'un juif ? ». À cette question limpide, l'adulte ne peut que bredouiller des explications confuses, se perdant dans les clichés et les stéréotypes antisémites. Finalement, toute la réussite du film réside là, dans cette aisance à mettre en relief le contexte antisémite, à questionner la réalité des adultes, en adoptant le point de vue de l'enfant. C'est d'ailleurs en suivant le regard de Julien que l'on remarque cette horreur que les adultes font mine d'ignorer : en classe, c'est parce qu'il regarde à travers la fenêtre que nous apercevons la présence des soldats allemands ; dans la cour, c'est parce qu'il tourne la tête que nous voyons cet enfant que l'on dissimule derrière une porte ; dans le restaurant, c'est parce qu'il jette un œil à l'autre bout de la pièce que nous distinguons ce juif isolé de tous. C'est en épousant le regard étonné de l'innocent que la réalité morbide se fait jour.

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