L'intelligence de la sobriété, la grâce de la retenue

Avis sur Au revoir les enfants

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Ayant notamment la volonté de voir le plus grand nombre possible de films sur le thème de la seconde guerre mondiale d'une part, et d'étudier le regard de l'enfance portée sur une époque à travers le médium cinématographique de l'autre, ce film allait tôt ou tard faire office de passage obligé (le film de Malle est notamment placé dans le top 10 des films à voir avant 14 ans par le BFI ; trouvable sur internet, celle-ci donne une bonne idée des oeuvres à voir si on s'intéresse à ce sujet).
Il demeurait donc là dans ma filmothèque depuis un moment ... mais son austérité apparente (en réalité effective d'ailleurs) et le manque d'envie de me plonger dans un film français des années 80 me l'ont fait éviter durant un moment.

L'envie est venue subitement et inexplicablement d'ailleurs (si vous voulez j'ai regardé John Wick (David Leitch et Chad Stahelski, 2014) le jour d'avant ... donc autant vous dire que les nuits se suivent mais ne se ressemblent pas ...).

J'ai été assez surpris, dans un premier temps, de ne décrocher à aucun moment du film. Le film ne présente pas d'intérêt esthétique particulier (non pas qu'il soit mauvais dans ce domaine, je vais y revenir), le récit n'est jamais vraiment surprenant, il conte une tranche de vie d'un enfant dans un internat pendant la guerre et la musique est quasi absente (souvent rédhibitoire en ce qui me concerne). Si on ajoute à ceci que le jeu d'acteur n'est pas particulièrement brillant (vous vous rappelez ? C'est un film français des années 80 ...), on trouve véritablement ici un cocktail assez peu attractif à mon goût.

Et pourtant.

Et pourtant, première remarque, le film est captivant. Ces scènes de la vie de tous les jours sont montées et montrées efficacement de sorte qu'on ne sort pas de l'univers diégétique.

Si je visais le jeu des acteurs ... c'est surtout celui des enfants. Dans le genre dans lequel Louis Malle met les pieds en 1987 il subit clairement la comparaison avec l'adolescent du film d'Elem Klimov Requiem pour un Massacre (1984), les gosses de John Boorman dans le Londres ravagé par les bombes de La Guerre à sept ans (1987) et surtout Christian Bale dans le fabuleux Empire du Soleil (Steven Spielberg, 1987) pour ne citer, donc, que des films sortis globalement en même temps en Europe.
Ici le jeu des acteurs, notamment des deux principaux, est assez terne, froid. Un certain nombres de passages semblent avoir été réalisés en post-synchro et ça se voit ... et le moins que l'on puisse dire c'est que ce n'est pas une qualité dans un film. Pour une oeuvre qui a la volonté d'immerger le spectateur dans la naissance d'une amitié entre deux gosses on pourrait même se dire que c'est carrément une faute majeure.

De même, si Malle évite tout artifice outrancier dans un profond respect de la période et de sa propre mémoire (le film est en partie autobiographique), le film subit la comparaison, à première vue, avec l'élégance audiovisuelle d'oeuvres comme La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993) ou Le Pianiste (Roman Polanski, 2002) par exemple.

Mais en vérité, cette austérité esthétique va se révéler être une force. Comme l'ont remarqué nombres de critiques (et notamment sur ce site), le film de Malle vient se placer rétrospectivement dans l'histoire du cinéma en porte-à-faux avec des films plus ou moins "tire-larmes" qui se complaisent dans le spectacle et la surenchère de bons sentiments à coup de musiques fades et dont les pleurs criards des violons viennent vous hérisser le poil comme peuvent l'être par exemple La Rafle (Roselyne Bosch, 2010) ou Elle s'appelait Sarah (Gilles Paquet-Brenner, 2010) pour parler de films assez récents.
Je m'accorde avec ces critiques sur le fait qu'une partie du brio du film est de justement évoquer la Shoah sans jamais la montrer. Du coup l'austérité esthétique que l'on aurait pu reprocher au film se transforme en sobriété bienvenue qui apporte une grande justesse au ton du film. Le pouvoir du film est justement de laisser à son spectateur le soin d'imaginer ce qui se passe en dehors du collège, sur le front, dans les camps (qui ne sont qu'évoqués) ou lorsque les alarmes du village retentissent sans jamais mettre tout-ceci en images. La menace est présente mais reste toujours en suspens. On observe silencieusement des séquences au sein desquelles le jeune héros du film, silencieux lui aussi, réagit aux évènements que nous vivons avec lui. Cette osmose qui finit par unir le spectateur au héros est absolument exceptionnelle de finesse. Au fur et à mesure du film, la tempérance esthétique de Malle s'efface pour laisser vivre au spectateur attentif, captivé et touché des séquences et des plans dont la beauté subtile marqueront ceux qui emporteront le film au-delà de la séance. Bien sûr, on retiendra le plan de fin ou Malle vient poser progressivement sa caméra sur le regard de Julien Quentin qui peine à retenir ses larmes jusqu'à ne plus pouvoir le faire. Le film coupe avant que celles-ci ne se déversent sur la joue de l'enfant, mettant ainsi en abîme tout le commentaire que l'on vient de faire sur la retenue inhérente à la mise en scène de l'auteur. Mais les moments de grâce sont aussi présents avec le sens du cadre notoire du metteur en scène du Monde du silence (1956) ou d'Ascenseur pour l'échafaud (1958) et vient sublimer notre jeune héros lorsqu'il assiste, par exemple, subrepticement à la prière juive de son camarade. Malle capte stoïquement le phénomène entoptique de l'oeil de son jeune acteur. L'éclair brillant de l'iris du jeune garçon vient donner à la scène la grâce romantique et sublime qui fait, a première vue, défaut au film pour souligner avec une discrétion exquise la métaphysique du moment.
Ce faisant la fadeur du jeu des acteurs devient presque un atout tant l'aura monocorde du film permets d'en distiller ici et là les éclairs de grandeur.

Par ailleurs, conscient ou non de ne pas tenir avec ses acteurs, l'égal d'un Haley Joel Osment ou d'une Mary Badham dans To Kill a Mockingbird (Robert Mulligan, 1962), la "retenue" symbolique du style du film s'illustre aussi dans la manière dont son auteur traite nombre de séquences concernant le personnage de Julien à la manière d'une description littéraire. Il pose son objectif et utilise le jeu muet de l'acteur (pour le coup très bon et qui vient donc tempérer les critiques émises précédemment). Le pouvoir contemplatif du film passe par le biais de ces moments intimes dans lesquels le jeune acteur considère de ses yeux le monde qui l'entoure et dont le reflet cristallin en offre la beauté. L'une des "tares" du cinéma français post Nouvelle Vague est de venir "psychologiser" à outrance n'importe quelle scène mélodramatique. Il n'est est rien ici et on se délecte de découvrir un film qui vient placer le spectateur à hauteur de l'enfant, décrire ses réactions à la manière d'un peintre ou d'un romancier sans jamais chercher à les commenter ou à leur donner une morale quelconque. C'est ici le véritable brio du film. Il n'est sans doute pas étranger au fait que Malle puise dans son vécu et cherche à mettre en boîte son enfance sans la psychanalyser, nous épargnant ainsi des mièvreries habituelles auxquelles on peut avoir droit avec notre cher cinéma national et nous offrant une oeuvre dans laquelle chacun pourra voire s'y refléter l'expérience qui lui est propre. En effet, si le film a pour sujet la Shoah, il n'en reste pas moins avant tout un film sur l'enfance, un film à hauteur d'enfants qui porte le regard de ceux-ci sur une époque donnée (en l'occurence très trouble) comme d'autres grands films ont pu le faire avant dans des contextes différents (citons le Qu'elle était verte ma vallée de John Ford en 1941 par exemple).

Cette sobriété tire le film vers l'excellence et lui permets de dépasser la seule impression de "bon film" que peut éventuellement laisser la première vision. Car Au revoir les enfants sera sans doute un film qui vous habitera. Et ce pouvoir que les films ont de vous transporter puis, par la suite, d'habiter votre subconscient, c'est un pouvoir que seuls les grands films possèdent.

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