Conduire sans but pour revenir au point de départ

Avis sur Baby Driver

Avatar Mayeul TheLink
Critique publiée par le

Edgar Wright est principalement loué pour ses qualités de réalisateur. S'il est difficile de les nier, j'ai toujours gardé un goût amer de cette mise en scène qui n'est finalement que son propre but, quand il devrait s'agir d'un moyen de magnifier ce qui est à l'écran, et derrière l'écran.

Mais là est bien le problème de l'anglais : dans ses films, tout n'est que surface. Cela n'est pas forcément un défaut, mais chez Wright, l'écriture voulant absolument jouer sur les clichés pour les détourner se révèle un piège dans lequel le réalisateur tombera systématiquement. Son dernier film en date, Baby Driver, nous confirme qu'Edgar n'arrive pas à se détacher de ces clichés, et que ses scénarii ne sont finalement qu'un prétexte à faire du cinéma, certes original dans sa mise en scène, mais terriblement superficiel.

Cela se ressent principalement dans les personnages, et les relations qui les lient. Trois éléments empêchent l'implication émotionnelle du spectateur :

  • Les personnages ne possèdent qu'un unique trait de caractère.
  • Aucun personnage n'évolue du début à la fin du film
  • Leurs relations changent sans raison au fur et à mesure du film

Du premier élément découlera tous les défauts du film. La volonté du "cool" transformera les personnages en cliché. Par définition, le héros "cool" est celui qui restera droit dans ses bottes (qui iront d'ailleurs parfaitement au spectateur), peu importe la situation. Si l'unique trait de caractère se défend donc pour le personnage principal, on ne peut qu'être déçu de voir que le reste du monde est également aussi simpliste. Difficile d'avoir une réelle connexion avec ce personnage, sensé posséder un certain sens moral au delà de celui de la loi mais proche de celui désiré par les individus, lorsque ce personnage ne fait face qu'à de la stupidité ou de la méchanceté.

Ce défaut est renforcé par le deuxième élément. Les rôles s'inversent : on comprendra aisément que les personnages secondaires doivent rester les mêmes, moins pour le personnage principal. S'il est effectivement délivré du monde du crime, ce n'est pas parce qu'il fait un choix, mais simplement parce qu'il est littéralement délivré de son emprise qu'il subissait, pas par choix mais par obligation et peur.
Cette notion de choix des personnages est d'ailleurs primordiale. C'est bien celle-ci qui permettra la tension tant recherchée ici. Pour exemple, il est dommage de voir que le personnage de Jamie Foxx pète un câble après deux maigres indices, quand tout indiquait qu'il prendrait effectivement cette voie lors de ses caractérisations. Si ce personnage ne fait que suivre ce que le film veut qu'il soit (ici un fou psychopathe), le choix n'existe pas pour le personnage, du point de vue du spectateur qui s'attend donc à cette issue, désamorçant ainsi tout effet de suspense. Un pivot aussi important dans le scénario se doit d'être mis en valeur par une implication émotionnelle, cette dernière se faisant généralement par un personnage choisissant d'aller à l'encontre de sa philosophie et personnalité (choix qui sera annoncé au préalable par une évolution subtile dudit personnage, ce qui n'arrive jamais ici).

Mais la superficialité du film remonte largement à la surface principalement à cause du troisième élément : les relations entre personnages.
Celle entre Baby et son employeur est particulièrement déroutante. D'abord présentée comme une relation employeur/employé basée sur le respect et le professionnalisme, on essaye ensuite de nous vendre cette relation comme une relation amicale. Cela ne sera évidemment pas fait à travers des actions et des choix, ou même des scènes bien senties, mais bien à travers un dialogue vide de toute émotion. Cette amitié se transforme ensuite en peur : le personnage de Kevin Spacey a une emprise sur Baby, et ne compte pas le laisser partir. Surprise, on apprend que cette emprise agit depuis longtemps. Difficile d'imaginer une amitié se former dans ce contexte.
On aurait pu passer sur cet interlude amical, mais le problème est que de cette incohérence, Wright va s'en servir pour nous donner une nouvelle scène d'action cliché (le badass mafieux classieux avec un fusil à pompe versus le minable truand en voiture). Alors que le personnage de Spacey disait bien à Baby d'aller se faire voir concernant sa cassette, il suffira d'un classique "I was in love once" pour tout arranger et qu'ils redeviennent copain, alors que Spacey, cliché du mafieux au professionnalisme sans faille, est en danger de mort. Il ira même jusqu'à sacrifier sa vie pour lui, alors que rien dans le film n'indiquait qu'il était capable d'effectuer une action pareille, bien au contraire.

L'autre (et seule) relation importante du film possède également son incohérence : la serveuse est prête à suivre une personne avec qui elle est allée prendre un dîner une fois qui tue sous ses yeux (et accessoirement, dans la bataille finale contre Jon Hamm, est prêt à se servir de sa copine comme appât pour tuer le méchant dont les motivations sont, elles aussi, bien maigres... La vengeance quand on a toute la police à ses trousses ? La survie passera en second). Il aurait été plaisant d'approfondir cette relation en nous montrant de nouvelles scènes creusant la complicité des personnages pour rendre le tout crédible, car s'occuper de quelqu'un malade ne fait pas un point commun suffisant.

Mais là est bien le principal défaut du film : tout est superficiel, car tout est fonctionnel. Aucun élément scénaristique ne vient du coeur, mais plutôt de la volonté d'amener des personnages vers une situation bien précise, généralement une scène d'action permettant à Wright de démontrer ses talents de mise en scène (qui, je le rappelle, restent très bons).

On me rétorquera que tous ces défauts sont balayés par le thème du film : par amour, les gens sont prêts à n'importe quoi. Il s'agit là principalement d'une excuse bien pratique pour combler les trous scénaristiques. Mais cette excuse reste invalide, car des films peuvent se servir de cette excuse tout en restant crédible, simplement en montrant l'état d'une relation qui évolue. Si l'émotion que provoque Jack se sacrifiant pour sauver Rose dans Titanic est si réussie, c'est bien parce que l'on vient de passer trois heures à les suivre et à comprendre la raison de cet amour, finalement assez déraisonnable, et en aucun cas, cet amour n'est considéré comme acquis. Mais chez Wright, l'amour est avant tout un outil scénaristique pour manipuler son héros, qui ressortira d'ailleurs inchangé de son expérience : chez ce réalisateur, l'amour est plat car les personnages n'apprennent rien de leur amour.

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